THE AURA



« Pourquoi ? »

La Princesse était éclairée par la lumière vaporeuse qui émanait de la chambre et il pouvait voir sa consternation se refléter dans ses yeux humides, assombrissant l’éclat de son iris couleur de jade.

« Est-ce parce qu’elle me ressemble ? »

Son visage était blême et elle se sentait défaillir.

Elle fit quelques pas et s’appuya contre le mur de la maison, mais ses jambes ne pouvaient plus la soutenir.

Shaolan se précipita vers elle lorsqu’elle s’effondra à genoux.

Elle était profondément choquée de la scène à laquelle elle avait assistée et le silence de son ami ne faisait qu’empirer sa douleur.

Il ne savait que dire de peur de la blesser davantage.

Devait-il lui avouer la vérité ?

« Sakura… » dit-il doucement en posant une main sur son épaule.

Elle chercha ses yeux pour y lire un semblant de réponse mais l’obscurité ne lui permettait que de percevoir les contours de son visage.

Ses lèvres tremblaient tant elle essayait de contenir ses pleurs, car son affection pour lui s’était petit à petit transformée en amour au fil des mois.

Elle prit une grande inspiration et trouva la force de se relever.

« Pardon. Cela ne me concerne pas après tout. »

Elle voulait s’éloigner mais Shaolan la retint par le bras.

« Sakura…
– Ne dis rien. Tu n’es pas obligé de te justifier.
– Mais tu dois sav…
– TAIS-TOI ! »
cria-t-elle en se retournant brusquement vers lui.

Elle se sentait humiliée et naïve d’avoir cru en sa sincérité et son intégrité.

« Tais-toi…s’il te plaît… » dit-elle d’une voix chevrotante, presque inaudible.

Elle baissa la tête et se laissa submerger par ses émotions.

En l’entendant éclater en sanglots, les indécisions de Shaolan s’envolèrent.

Il la traîna de force dans la maison et lui ordonna de ne pas bouger.

Puis il alluma une bougie et s’approcha d’elle.

« Regarde moi. »

Mais la Princesse s’y refusa.

Il prit doucement son menton d’une main et releva sa tête vers lui.

« Regarde moi ! »

Elle obéit après quelques secondes de réticence et ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’elle découvrit une cicatrice sous l’œil gauche du jeune homme.

« Je ne suis pas -ton- Shaolan. »

Elle était à la fois stupéfaite et soulagée d’entendre ces mots.

« Com…
– Je n’ai fait qu’emprunter son corps grâce au pouvoir de ma femme. »

Elle ne rêvait pas.

Celui qui se tenait devant elle n’était autre que le mari décédé de Mademoiselle Li et non son camarade d’aventures.

Il devina ses questions et y répondit avant qu’elle n’ait le temps de les formuler :

« Ton ami le magicien pense que la plume pourra t’être rendue lorsque le chagrin de mon épouse se sera atténué… en nous offrant la chance de nous revoir une dernière fois. »

Elle s’attrista en écoutant ses paroles car elle pouvait imaginer leur douleur à chacun.

Elle observa la cicatrice sur le visage de -ce- Shaolan et tendit une main hésitante pour toucher cette ancienne blessure.

« A-t-il eu mal ?
– Oui…Ma femme a tenté d’extraire mon aura au moment où ses souffrances devenaient intolérables, mais il a préféré me faire rester en lui. L’amour qu’il te porte lui ferait surmonter n’importe quelle torture, pourvu qu’il puisse te rendre tes souvenirs et te voir sourire à nouveau. »

Ces derniers mots résonnèrent en elle tel l’écho dans une montagne qui se répète à chaque obstacle rencontré.

« Qu’as-tu…dit ? demanda-t-elle incrédule.
– J’ai ressenti ses sentiments en m’imprégnant de son corps. Sache que tu as plus de valeur à ses yeux que sa propre vie.»

Cette vérité qui s’imposait à elle illumina son esprit et dissipa ses doutes quant à la cordialité de son compagnon de voyage.

Elle comprenait enfin la raison de son dévouement sans limite.

La Princesse savait qu’ils se connaissaient bien avant qu’elle ne perde la mémoire et à maintes reprises elle l’avait questionné sur leur relation passée.

Mais pour seule réponse elle le voyait se réfugier dans ses songes, le visage mélancolique.

Elle repensa au jour où elle s’était éveillée après avoir perdu ses plumes, alors qu’il était à son chevet et lui tenait la main.

L’aimait-il déjà à cette époque ?

Si c’était le cas, elle devait l’avoir terriblement peiné en ne le reconnaissant pas.

Elle voulait se souvenir de lui et tenta de se concentrer pour y parvenir, mais le garçon l’en empêcha en la secouant légèrement par l’épaule :

« Arrête ! Cesse de te tourmenter ainsi et laisse ta mémoire revenir d’elle-même. »

Elle leva la tête et examina attentivement ses yeux.

Non, ce jeune homme n’était pas celui qu’elle côtoyait tous les jours car elle ne lisait pas la même résolution exaltée dans son regard.

Elle caressa sa joue du revers de la main et le remercia d’un sourire pour lui avoir révélé ce qu’éprouvait réellement son ami envers elle.

Puis elle partit sans rien ajouter et s’éloigna de la maison.

Sans s’en rendre compte, il l’avait convaincue de partager ses sentiments réciproques avec celui qu’elle aimait.

Elle attendrait son retour, le cœur renaissant à l’espérance.

Et plongée dans ses rêveries, elle n’avait pas remarqué la présence d’une autre personne qui l’observait.


Dissimulé derrière un hallier, le Gardien des Plumes l’avait vue sortir et la suivait du regard.

Un doute effrayant lui était venu à l’esprit.

Il avait pu sentir que la Princesse était porteuse d’un grand nombre de plumes grâce à la puissance magique qu’elles émettaient.

Mais elles ne pouvaient posséder leur propre aura puisque seuls les êtres humains en étaient dotés.

Il avait pourtant distingué une autre aura en plus de celle de la jeune fille, contenues toutes deux dans son corps.

L’une d’elle était d’intensité moindre, comme incomplète, mais lui était affreusement familière.

Il repensa alors à ce qui lui avait appris la complice de Fei Wang Lead avant de l’envoyer vers la Sorcière des Dimensions :

« Les plumes ont été séparées du corps de la Princesse, emportant avec elles ses souvenirs et la mémoire de ses sentiments. »

Il comprenait enfin leur réel fonctionnement.

Il savait d’ors et déjà qu’elles se comportaient comme des parasites, se sustentant de l’énergie vitale de leur détenteur pour exister et prodiguer en échange leur force magique.

Mais avant d’être séparées du corps de la fille de Clow Lead, elles s’étaient nourries de sa mémoire pour conserver leur pouvoir.

Elles avaient oeuvré de cette sorte le temps pour chacune de se trouver un nouvel hôte, évitant ainsi de s’en retourner à l’état de plumes ordinaires.

Comme si elles avaient acquis l’instinct le plus primitif et commun à tout être vivant : la survie.

Il était impossible qu’elles aient développé cela par elles-mêmes.

Quelque chose les avaient aidées et il ne voyait qu’une seule réponse à l’explication de ce phénomène.

Elles avaient gagné leur sombre magie en absorbant la force vitale de sa défunte Reine, dont l’être entier n’était plus qu’amertume et rancœur au moment de sa mort.

La haine de Néis les avait intoxiquées tel un venin, les faisant irrévocablement devenir néfastes.

Mais cela leur avait également donné la « vie ».

Pour survivre à leur créatrice et chercher un autre maître, elles s’étaient nourries de son aura.

Sa Souveraine était réputée en son temps pour la puissance de son aura, visible à l’œil nu par quiconque croisait son chemin.

Il ne lui restait plus qu’à prier pour que la force de cette dernière se soit amenuisée au fil des siècles.

Dans le cas contraire, il pouvait s’attendre à voir ressurgir son ex compagne un jour ou l’autre.

Il décida d’en avoir le cœur net et rattrapa discrètement la Princesse.

Il marchait à pas de loup et n’était qu’à quelques centimètres d’elle quand une brindille craqua sous son pied dévoilant sa présence.

Sakura se retourna immédiatement, tirée de ses rêveries par ce bruit.

Mais la seule chose qu’elle vit avant de s’évanouir fut l’éclat éblouissant d’un sceau magique en forme d’ailes, apparaissant sur la paume d’une main tendue devant ses yeux.

Shaolan la retint d’un bras autour de la taille avant qu’elle ne s’effondre à terre et releva sa tête vers lui pour s’assurer de son endormissement.

Il pouvait sentir sur son visage le souffle lent et régulier de la jeune fille qu’il avait plongée dans un sommeil forcé.

Puis il l’allongea à même le sol et réutilisa son pouvoir pour sonder les plumes détenues par ce corps endormi.

Son sceau se dessina à nouveau dans le creux de sa main qu’il posa sur la poitrine de Sakura.

Une lumière incandescente jaillit de ce contact et il put nettement sentir l’effervescence des plumes sous sa paume.

Ce qu’il découvrit confirma ses craintes.

Chaque plume contenait une parcelle de l’aura de Néis en plus des souvenirs de Sakura.

Cette aura se reconstruisait au fur et à mesure que les plumes étaient récupérées et sa puissance n’avait d’égal que la haine accumulée de son ancienne Reine.

Elle surpasserait largement celle de la Princesse d’ici peu et finirait par prendre le contrôle de son corps petit à petit.

Il était complètement abattu car il lui faudrait de nouveau tuer l’amour de sa vie.

La dernière fois, il avait réussi de son vivant à figer les pouvoirs de sa Souveraine avant de l’enfermer dans ce caveau, mais il n’avait pas scellé son sépulcre.

Erreur qui lui avait coûté les évènements d’aujourd’hui.

Il ne commettrait pas cette même faute et il appliquerait cette fois-ci son sceau sur sa tombe afin que nul autre ne puisse l’ouvrir.

Au moins, son calvaire ne durerait que quelques jours puisque son métabolisme était aujourd’hui celui d’un être humain ordinaire.

Il ne lui restait plus maintenant qu’à attendre le retour de son clone.

Son emprisonnement l’avait vidé de son énergie et il avait besoin de recouvrir ses forces pour accomplir sa mission.

Il commencerait par aspirer l’entière force vitale de cet autre « lui » pour revivifier son être.

Puis il reprendrait cette moitié d’âme et d’aura qu’il avait partagées avec lui il y a dix ans, laissant ce dernier s’en retourner à l’état de coquille vide.

Shaolan avait donné ces parties de lui à son double pour s’assurer que ses actions ne seraient pas violentes et démesurées.

Car la volition de récupérer les plumes était en réalité la seule chose qui animait cet « autre » Shaolan lors de sa création.

Mais il y avait un détail et des plus majeurs que Fei Wang Lead n’avait jamais su.

Il avait voulu cloner le corps du Gardien et sa capacité de contrôler les plumes pour l’employer à sa guise.

Seulement ce pouvoir ne pouvait se dupliquer car il provenait d’une plume de Néis à partir de laquelle le Gardien avait été crée, il y a de cela plusieurs siècles.

Elle siégeait toujours dans son corps et possédait le même fonctionnement que les autres : elle se nourrissait de son énergie vitale et lui conférait une puissance magique en échange.

Elle restait par ailleurs l’unique plume d’origine pure.

Elle n’avait pas été contaminée par le fiel de sa Souveraine puisque c’est lui qui en était le possesseur à sa mort.

Cette plume ne pouvait se reproduire et se trouver dans deux corps différents à la fois.

La preuve en est qu’au moment de sa réincarnation, cette dernière avait quitté son cadavre le réduisant en poussière pour résider dans son nouveau corps d’enfant.

C’est elle qui lui permettait de sentir la présence maléfique de ses congénères et lui donnait le pouvoir de les maîtriser.

La seule chose que Fei Wang Lead avait vraiment réussi à cloner était la magie de la famille Clow qui coulait dans ses veines.


Shaolan contempla le corps de la Princesse endormie et caressa doucement son visage.

A cause de ce double, il n’avait pu profiter un minimum de sa vie destinée à être écourtée par sa lourde tâche.

Il lui volerait donc ce qu’il avait de plus précieux au monde.

Elle.

D’autant qu’il pourrait bientôt revoir à travers cette fille sa défunte amante, Néis.

Cette idée lui plaisait car il aimait encore profondément cette femme même s’il savait qu’elle ne serait plus jamais la même à cause du maléfice des plumes.

Mais cela l’effrayait également car il lui faudrait beaucoup de courage et de détermination pour la laisser mourir à nouveau.

Une sensation familière le tira soudainement de ses songes.

La plume qui siégeait dans le cœur de cette Mademoiselle Li se préparait à s’en extraire.

Son heure était enfin venue et il attendait avec impatience l’instant propice où il pourrait entrer en scène.
















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