CONFESSION…
ATHENAIS, LA MIRABILIS.


Observez les défaillances et les fragilités humaines, dans toute leur splendeur…


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    Si seulement j’avais su… C’est une phrase que l’on se dit souvent quand une tragédie bouleverse notre vie. On imagine alors ce que l’on aurait fait pour déjouer les machiavéliques plans de l’Infortune, si quelqu’un avait pu nous prédire les évènements à venir. Parfois, il n’y aurait même pas eu besoin de lutter contre vents et marées pour contrer le mauvais sort. Un regard, un sourire, une douce attention ou bien encore une preuve d’affection. Une seconde, une minute, à prendre un peu de son temps pour considérer autrui, afin d’éprouver son chagrin ou bien encore ses envies. Un rien, pas grand-chose, un petit don de soi exprimé avec des gestes ou des mots, en s’attachant un peu plus à prendre soin de celui ou de celle qui souffre d’indiscernables maux. Dans mon cas, ce qui m’a conduit en fin de compte dans ce tombeau avec elle aujourd’hui, c’est de ne pas avoir fait le premier pas autrefois dans nos plaisirs de lit ; c’est de ne pas l’avoir sérieusement poussée à me parler, à communiquer. Une simple initiative pour tenter de comprendre sa peine intérieure et percer ce cocon qui renfermait la chrysalide qu’était son cœur. Enveloppe devenue trop épaisse au fil des ans et qui l’a finalement empêchée de réellement s’éveiller, de se transformer en un merveilleux papillon respirant l’allégresse et non en une femme cruelle, qui se rassasie jusqu’à l’ivresse de la vue du sang des mortels.

        Si j’avais essayé de l’aimer différemment, en faisant goûter à son corps la douceur d’une caresse, cela aurait sûrement réchauffé son âme dévorée par tant de tristesse. Si j’avais osé changer les règles de nos jeux luxurieux en la touchant autrement, j’aurais réussi à lui démontrer que l’on peut apprécier l’acte charnel sans aucune forme de bestialité. C’était à moi d’accomplir cela, de guérir ses invisibles blessures par le velouté de ma main, de lui témoigner ma voluptueuse passion en faisant découvrir à sa peau, le voile soyeux de la merveilleuse et tendre félicité amoureuse. J’aurais été le seul à y parvenir, moi, le seul homme qui ne l’effrayait pas. Si je m’étais efforcé de chercher les causes de sa dureté qui, à l’époque, dépassait mon entendement, j’aurais certainement pu saisir cette douleur qui avait presque entièrement consumé l’essence même de ses sentiments. Avec le temps et la confiance qu’elle m’avait accordée, je l’aurais incitée à me révéler l’existentielle source de son mal, pour enfin panser les plaies non cicatrisées de son passé torturé. Si j’avais su que son affliction aurait engendré toutes ces horreurs, alors qu’un peu d’audace et de délicatesse auraient peut-être pu sécher ses larmes intérieures, je me serais battu pour modifier le cours de notre destinée. J’aurais soulevé des montagnes pour redonner la joie de vivre à ma petite fée aux ailes brisées.

        Oui… Mais je ne savais pas. Et ces centaines de personnes assassinées aujourd’hui sous mes yeux impuissants, n’en sont que le funèbre résultat. J’ai mal à en crever en pensant à tous ces innocents si horriblement exterminés, moi qui ne lui avais demandé d’abattre que ces brigands. Mais là encore j’ai échoué, car je n’ai pas réussi à maîtriser sa haine dans les temps après l’avoir délivrée. Il me faut vraiment aller jusqu’au bout de ma tâche à présent.

        En y songeant, je ne suis qu’une création ratée. Néis m’avait conçu pour l’aimer alors qu’au final, je l’ai tuée. Au lieu de lui redonner goût à la vraie vie, je la lui ai ôtée. Au lieu de l’épauler pour éradiquer les démons de son passé, je l’ai enterrée. Au lieu de trouver le courage de faire évoluer notre relation, je n’ai eu d’hardiesse que le jour où je l’ai achevée. J’endure difficilement ma condition mais ne me suis pourtant jamais rebellé. Elle m’a créé ainsi. Pour satisfaire et plaire de façon résignée. Plaire à ma Reine et assouvir ses pulsions, satisfaire les vœux de ses ministres quand ils m’ont supplié de sauver ce peuple miséreux, accepter sans objection la mission confiée par mon ancien protecteur, Clow. Obéir sans réfléchir, comme un pantin. Un bon compagnon de lit ou bien un petit soldat de plomb. Mais les petits soldats de plomb ont-ils des rêves et des espoirs tels que j’ai pu en avoir ?

        Non.

    C’est là le plus douloureux à mon endroit. Je suis pourvu d’une âme et d’un cœur. J’avais même encore un peu d’espoir lors de ma résurrection, malgré la réalité de ma seconde naissance. J’étais doté du sentiment d’Espérance. C’était ce qui me différenciait des petits soldats de plomb… car j’étais un véritable être humain. Privé de cette foi en l’avenir pour la réalisation de mon vœu, j’ai conscience d’avoir agi insensiblement par la suite. J’ai blessé Sakura en la faisant mienne sans la prendre en considération, ni le fait que ces ébats étaient pour elle les premiers. J’ai senti son hymen se déchirer à mon entrée, j’ai vu nos draps tâchés du sang de sa pureté, le lendemain de sa défloraison. Sa candeur que je lui ai volée dans la douleur, sans aucune douceur. Cet instant qu’elle aurait, sans nul doute, préféré voir se concrétiser avec son aimé, et non avec un imposteur. Je ne vaux guère mieux que ceux qui ont violé ma Souveraine… puisque j’en ai fait de même avec sa descendante, sa lointaine petite-fille, qui lui ressemble telle une jumelle.

    Alors toi… Toi qui liras un jour cette histoire qu’une âme peinée par nos vies tourmentées, tentera de retranscrire avec ses propres mots, de manière maladroite parfois ; toi qui liras à travers les lignes de cet inconnu le scénario de nos destins dissolus… Sois indulgent. Tu m’as jugé, tu m’as sûrement détesté pour mes actes passés. Je ne te demanderai donc pas de m’apprécier, mais juste… juste de me comprendre. Simplement de te représenter le fait que j’étais un être humain des plus ordinaires, de par le désir que j’avais d’être père. Le désir que j’avais de vivre comme toi maintenant, avec l’espoir de me voir un beau jour comblé par l’amour de la personne qui hantait mes pensées, d’être à ses côtés, de la choyer, de l’aimer avec mon corps pour enfin concevoir avec elle notre rôle naturel à tous et qui contribue à la survie de notre espèce… celui d’enfanter. Imagine que l’on ait pu m’ôter ce rêve, définitivement. Imagine que l’on m’ait ordonné de tuer et de laisser la Mort m’emporter. Réalise que l’on m’ait demandé, par deux fois, pour le bien de l’humanité, de commettre ainsi un meurtre pour ensuite me laisser crever.

    Si cela t’était arrivé, aurais-tu pu le tolérer ?

    Quoi de plus inhérent que de s’unir à celle que l’on aime pour lui faire un enfant ? Quoi de plus normal que d’espérer voir sa progéniture grandir et s’épanouir ? Je ne veux pas me faire pardonner mes pêchés. C’est ce poids, constant, étouffant, que je vais devoir emmener avec moi dans la mort, tandis que toi, spectateur anonyme de nos épreuves, tu iras tranquillement t’en retourner à ta couche, blotti dans la chaleur de tes draps une fois cette histoire terminée, qui n’est pour toi que fiction, invention. Profite bien de ton insouciance, mais sache qu’il existera toujours des âmes meurtries par la vie, telles que nous.

    Mon souhait d’être père était tel que j’en ai eu une vision aujourd’hui. Alors que je m’apprêtais à tuer, j’ai vu mon rêve devenir réalité l’espace d’une seconde. J’ai vu mon aimée enceinte de plusieurs mois, me sourire et me regarder avec bienveillance, pour aussitôt disparaître. Et ce qu’il y a de plus cruel, c’est que j’ai senti l’étincelle chaleureuse de l’Espérance reprendre naissance en mon cœur. Ce qui est inconcevable, puisque c’est le prix que j’ai payé à la Sorcière pour conclure mon devoir. Ma lucidité me fait donc faux bond et ma raison se meurt devant l’imminence de la finalité de cette mission. Suis-je au bord de l’aliénation ?

    Peut-être songes-tu que j’aurais très bien pu concevoir une lignée si chère à mon cœur, en usant de mon noble statut dans mon ancienne vie, pour influencer une jolie ingénue à m’accorder ses nocturnes faveurs ? Et bien sache qu’il en a été autrement.

    Tout d’abord, je ne ressentais guère le besoin de me contenter avec la chair d’une autre, quand mon aimée assurait une présence régulière au royaume. Elle assouvissait sa soif en même temps que mes envies, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Nous faisions l’amour un peu partout : contre un mur au détour d’un couloir, sur la table où nous avions coutume de nous restaurer, aux bains, dans les cuisines, à la bibliothèque, sans jamais nous soucier de qui pourrait nous surprendre. Les gens ou serviteurs se retiraient tout simplement de la pièce, ou s’éloignaient discrètement en nous voyant à l’œuvre. Elle était Reine en sa demeure et pouvait s’offrir le luxe de s’ébattre où bon lui semblait.

    Mais petit à petit, ses absences pour visiter les autres dimensions commencèrent à se faire plus longues, beaucoup longues, allant jusqu’à une année entière. Et dans ces moments de solitude sexuelle, mes yeux trahissaient mon manque naturel en lorgnant sur les décolletés des jolies damoiselles. Une fois, mon besoin étant devenu trop ardent, j’ai souvenance d’avoir mandé une fille docile, raffinée de préférence, ayant bien évidemment atteint l’adolescence, afin de calmer par quelques caresses ma turgescence. J’ai laissé mes mains se balader sur ses formes dénudées, sans pour autant l’inviter à partager ma couche et ai simplement joui de son experte bouche. Je ne voulais pas me répandre dans l’intimité d’une autre femme au risque de décevoir ma dame ; une douceur buccale étant moins condamnable qu’une faveur vaginale. Cependant, je fis part de ma frasque à Néis dès son retour. Elle me confia en réponse qu’elle aurait tué sur le champ cette misérable, si j’avais eu le malheur de partager mon liquide corporel avec elle. Elle se refusait à me voir engrosser une belle féconde et transmettre ainsi mon fluide sanguin, dont elle se réservait l’exclusivité. Si je n’avais pas d’enfant avec ma Souveraine, je n’en aurais avec nulle autre. Néanmoins, elle comprit mes besoins d’homme, accentués par ma pleine vigueur lors de ses éloignements, n’étant pas sous le joug et la fatigue d’une donation quotidienne de sang à son endroit. Elle se résolut donc à me trouver le plus rapidement possible une compagne de lit, choisie par ses soins et rendue stérile par quelques breuvages, pour combler l’appétence de mon corps quand elle ne pouvait être à mes côtés.

    La chose ne fut pourtant pas aisée. Elle entendait pouvoir la maîtriser et n’accordait aucune confiance envers les courtisanes du palais, trop calculatrices et manipulatrices à son goût. Qui plus est, elle voulait être certaine que cette future amante fût extrêmement déférente à son encontre et me fût complètement dévouée, au point de me jurer fidélité. Et surtout : qu’elle fût sa complète opposée, tant au niveau de la brillance de son esprit que sur le plan physique. Car avec une seconde amante symbolisant tout le contraire de ce que j’aimais profondément, Néis était convaincue que je ne pourrais ainsi m’amouracher de celle-ci. Elle ne voulait pas être la favorite dans mon cœur, mais l’unique. Toutefois, où pouvions-nous rencontrer une jeune oie blanche au plus vite, naïve, craintive et qui ne chercherait pas à tirer avantage de la situation, dans un royaume habitué à la corruption ? La solution s’offrit à nous le mois suivant.

    Une fois par semaine, ma Souveraine recevait dans la “Salle des requêtes” des petites gens qui avaient demandé audience auprès d’elle - quelques fois, des années auparavant, pour quémander une aide, rapporter leurs difficultés ou bien encore proposer leurs services. Entrevues auxquelles j’assistais, avec les ministres. Un jour, une dame âgée se présenta devant nous, suivie d’une personne entièrement dissimulée sous une épaisse mante d’un marron fort disgracieux. La vieille femme s’inclina pour nous témoigner son respect et se jeta soudainement aux pieds de mon aimée, pour la supplier de contribuer à expier la faute d’avoir enfanté de misérables Pêcheurs, en décidant du sort de sa petite-fille qui l’accompagnait.

   « Quels ont donc été les pêchés de tes enfants, pour m’implorer de la sorte ? S’étonna Néis.

   - Le crime le plus honteux d’entre tous, votre Majesté. Celui de s’aimer ! cracha immédiatement l’ancienne, des larmes de rage perlant aux yeux. Et voilà le résultat de leur fornication contre nature !! Cria-t-elle en pointant du doigt la concernée. Montre-toi, diablesse. Dévoile ce corps qui reflète le fourvoiement de tes parents !! »

    La désignée se plia à cet ordre sans protester et rabaissa sa capuche pour ensuite ôter son seul vêtement. Néis étouffa alors un « Seigneur ! » avec sa main, consternée par cette vision d’horreur, tandis que les ministres s’exclamaient d’épouvante. Je n’avais moi-même, jamais encore vu un tel spectacle. La pauvrette possédait une enveloppe charnelle horriblement déformée. Quelques mèches éparses d’un noir douteux faisaient office de chevelure en collant à son crâne démesuré, intensifiant plus encore la laideur de son visage défiguré, dont le contour triangulaire était bien de trop prononcé. Ses yeux, qu’elle maintenait rivés à terre, nous donnaient l’impression d’être prêts à tomber pour finir par rouler sur le sol, tant ils étaient exorbités. Un de ses bras était positionné à l’envers, ses seins – qui s’apparentaient plus aux mamelles d’une femelle appartenant à l’espèce bovine qu’autre chose - étaient bien loin d’être symétriques et de taille similaire, son ventre avait la grosseur d’une femme sur le point de mettre bas et ses jambes étaient affreusement boursoufflées. Quand mon regard s’arrêta enfin sur l’intimité dévoilée de celle-ci, j’écarquillai les yeux de stupéfaction. En plus de posséder les attributs féminins, cette défavorisée avait également au niveau du pubis, un exigu semblant d’appareil génital masculin.

    Un monstre. Elle était réellement monstrueuse. Et quand vous rencontrez une telle créature, vous souhaitez sincèrement pour elle-même, qu’elle n’ait pas conscience de son physique. Ce qui ne paraissait malencontreusement pas être le cas de celle-ci, étant donné les larmes qu’elle versait discrètement.

    Nous en apprîmes un peu plus sur le passé de cette malheureuse en questionnant la grand-mère. Le fils et la fille de cette dernière avaient quitté la région plusieurs années auparavant, à la recherche de terres plus fertiles à cultiver. Ils avaient fini par s’installer dans le nord, à quelques milliers de kilomètres de là, vivant dans la prospérité et la tranquillité. En réalité et à son insu, ils avaient agi de cette façon pour fuir le domicile familial et ne plus être obligés de cacher leur relation incestueuse. Agée actuellement de quatorze ans, la pauvrette était le fruit de leur union, sa malformation étant directement liée à cette consanguinité. Ils l’avaient aimée, élevée dans l’amour et la tendresse, évitant de lui faire réaliser l’horreur de son physique en dissimulant soigneusement tous les miroirs de la maison et surtout, en la persuadant que cette anormalité charnelle n’était en rien dramatique. Mais ils avaient tous deux passés récemment l’arme à gauche, en essayant de s’opposer à des pilleurs venus les délester de leurs objets de valeur. Un voisin et ami, qui était dans la confidence, avait recueilli leur enfant, le temps de retrouver la trace de ses grands-parents.

   « Les Dieux les ont punis de leur infamie, mais ont laissé leur misérable gamine en vie ! S’exclama la vieille à la fin de son récit. Voilà pourquoi je veux vous la confier aujourd’hui, car j’ai une part de responsabilité dans cette affaire ! Je dois réparer mon crime d’avoir mis au monde des enfants s’aimant dans l’immoralité, mais je ne commettrai pas le pêché de la tuer de mes mains ! » Pleurnicha-t-elle enfin.

    J’eus alors véritablement mal au cœur pour cette petite, qui avait été choyée pendant si longtemps avec gentillesse et délicatesse par ses géniteurs, pour soudainement se voir gratifier d’insultes à longueur de journée et être comparée à la pire des vermines. Elle n’avait pas dû aussitôt réaliser le mal qu’on lui reprochait. Celui d’être née. C’était sans compter sa très malveillante grand-mère, qui avait voulu l’accabler un peu plus quant à la gravité de sa difformité, en la forçant à se regarder chaque jour dans une glace. Elle avait peut-être espéré la rendre ainsi folle à lier, en vain. Elle avait même poussé au paroxysme son mépris, en la traitant comme un animal : logée nue dans les écuries - l’habit étant réservé aux véritables êtres humains, selon elle - attachée à un poteau avec une chaîne autour du cou, baignant la plupart du temps dans ses excréments - sa litière n’étant pas régulièrement changée, et mangeant les restes des repas dans une écuelle des plus sales.

    C’était pitoyable de constater à quel point l’homme pouvait être abject envers tout ce qui lui était différent, tout ce qui lui faisait peur de par une quelconque dissemblance. Cependant, je remarquai que ma Souveraine semblait être beaucoup plus affectée que moi-même, sur le sort de cette jeune fille. Elle demanda subitement :

   « Comment se nommaient tes enfants, grand-mère ?

   - Ils s’appelaient Méphistophélès et Prisca, Majesté. »

    Nous avons tous un double quelque part, m’avait un jour affirmé Néis. Je sus en cet instant qu’elle avait vu juste depuis le début, car je connaissais parfaitement ces deux prénoms pour les avoir déjà entendus de la bouche de mon Impératrice. Méphistophélès était un de ses amis sorciers, rencontré dans une autre dimension. Il était mort à son grand désarroi, précédé de sa bien-aimée Prisca et de son enfant, ce dernier étant également difforme de naissance. Elle ne m’avait pas encore conté les détails de leur mort, chose que je n’allais pas tarder à savoir, mais cela me suffit à subodorer la suite des évènements. Ma Reine se leva de son trône impérial pour s’approcher de la pauvre créature et fit lentement le tour de celle-ci, la détaillant sous tous les angles.

   « Est-elle enceinte ? Questionna-t-elle.

   - Par tous les Saints Sorciers, non ! Heureusement ! S’indigna la femme. La disproportion de son ventre est naturelle. Mais elle a eu ses menstruations le mois dernier, ce qui me laisse penser que cette horreur serait bien capable de se reproduire ! Imaginez !

   - Est-elle en mesure de parler ?

– Auparavant, oui. Mais depuis la mort de mes piètres enfants, elle s’est enfermée dans un mutisme qui, d’ailleurs, est des plus appropriés !

   – Hum…, répondit-elle pensive, avant de se tourner vers l’ancienne. Tu peux t’en aller, je vais la garder et décider de son sort ultérieurement. Dis-moi juste comment elle se nomme et considère que l’absolution t’a d’ores et déjà été accordée. »

Soulagée et pleurant de joie à chaudes larmes, elle embrassa la main de ma Reine et la remercia d’une profonde révérence. Elle lui affirma ensuite le ridicule du prénom de sa petite-fille, étant donné son physique peu avantageux. En effet, celle-ci portait le nom d’une de nos Déesses, Athénaïs, symbolisant la beauté divine et la douceur enfantine. Après avoir eu l’information attendue, Néis enjoignit la dame âgée à se retirer, ce que la concernée fit promptement. Une fois les portes de la salle refermées, je vis mon aimée me fixer avec un sourire empreint de sadisme et me massai nerveusement la tempe du bout des doigts, en contemplant ses iris devenus brusquement d’un noir profond. Je fermai alors les paupières, devinant avec exactitude l’imminence de son acte. Je détestais à l’époque entendre ce son. Le bruit qu’émet un corps en explosant littéralement. Je l’entendis. Suivi dans la seconde des cris perçants des témoins de la scène.

    Mon aimée, vindicative, venait d’achever la grand-mère d’Athénaïs, sous les yeux terrifiés des autres gens du peuple venus la voir en ce jour et qui attendaient patiemment leur tour derrière les portes. Puis elle ordonna à ses ministres :

   « Enlevez-moi les morceaux de cette mégère ! Nettoyez ensuite mon sol souillé par son sang ! Allez ! Et laissez-nous seuls ! »

    Les hommes ne pipèrent mot et s’exécutèrent dans l’instant, tandis qu’Athénaïs tremblait de peur et redoublait ses pleurs. Elle avait compris ce qu’il était arrivé à sa parente et craignait désormais pour sa vie. Néis se plaça face à elle et lui murmura d’une douce voix de se calmer. Elle ne lui ferait pas de mal. Puis elle posa une main sur son buste et éveilla son sceau magique. Un tourbillon d’un blanc immaculé naquit aux pieds de la jeune fille, amplifiant sa muette terreur, pour ensuite recouvrir l’ensemble de son être.

   « Je vais assainir ton corps en lui conférant sa valeur d’origine. » Dit-elle alors.

    Le tour de sorcellerie effectué, ce que je vis me subjugua considérablement. Ma Souveraine avait réparé la cruauté de Mère Nature, en redonnant à cette enfant la réelle apparence dont elle aurait dû hériter à la naissance. Et quelle apparence ! Je réalisai à quel point elle était digne de son prénom… On aurait dit que ses cheveux avaient emprunté la magnificence du noir pur réservé aux Déesses selon nos croyances, pour s’en revêtir et arborer une splendide couleur ébène. Les gracieuses et légères volutes de sa chevelure retombaient en cascade sur ses frêles épaules, rehaussant merveilleusement le teint harmonieux et laiteux de sa peau. Son visage, aux traits fins, délicats et pourvu d’une bouche carminée, reflétait une douceur enivrante, l’innocence de l’enfance. Ses iris avaient dérobé la couleur du lilas pour s’en pigmenter et, même si l’on pouvait percevoir une certaine souffrance dans son regard, ses yeux n’en restaient pas moins envoûtants. De petite taille - elle ne devait pas dépasser le mètre cinquante-cinq, son corps gracile était orné d’une généreuse poitrine, ronde comme de délicieuses pommes. Elle était tout simplement d’une beauté divine et à l’image de la douceur enfantine. L’éclatante, sublime et céleste fragilité incarnée. En tant qu’homme, on ne peut souhaiter posséder charnellement une telle personne. On est fasciné, en admiration. Elle nous inspire le respect. On redouterait de la blesser en lui faisant l’amour. On aurait l’impression de la souiller par notre semence, de lui voler sa vertu comme un malfrat. D’entacher l’Ingénue Perfection. Moi plus que les autres, de par ma propension à aimer dans la brutalité. On ne peut tomber amoureux d’une telle créature. On s’extasie. On n’aime pas une Déesse. On la vénère. Et c’est pour toutes ces raisons que Néis la choisit pour être ma belle-de-nuit.

    D’un geste gracieux, mon Impératrice fit apparaître un miroir en pied à quelques mètres d’Athénaïs. Elle voulut ensuite l’inciter à contempler son nouveau reflet, mais lorsque l’adolescente reconnut l’aspect poli de l’objet, elle s’effondra à terre, paniquée, en cachant instinctivement ses yeux de ses mains, le visage figé dans une poignante expression d’angoisse. Cette réaction irréfléchie, nous démontra dans l’excellence le manifeste traumatisme engendré par la vue de son ancienne image, chaque jour, quand elle vivait chez sa grand-mère. Elle fut soudainement prise de spasmes, respirant de manière saccadée, retentissante et dans sa crise, elle ne nota pas que ses bras étaient maintenant tous deux positionnés normalement. Ce tableau me déchira le cœur. Quelles pouvaient être ses actuelles pensées ? Comment interprétait-elle la cruauté de feu sa parente à son endroit ? Comment réagit-on lorsque l’on est convaincu de n’avoir rien fait de mal, mais que notre entourage paraît nous affirmer le contraire ? Elle devait certainement être brisée de l’intérieur. Détruite. Comment se reconstruire après cela ? Quand la destinée semble s’acharner sur vous alors que votre seul tort est votre différence ? La vie est parfois la pire des traîtresses. Vous l’aimez comme jamais, amoureux éperdu, respirant avec toujours autant de plaisir l’air qu’elle vous a offert en guise de bienvenu. Mais voilà qu’un jour elle se rebelle, vous délaisse, et se dévoile à vous comme une garce infidèle. Elle semble ne plus vous aimer et vous le fait savoir avec intensité. Elle vous fait souffrir au point de souhaiter en mourir. Etait-ce ce genre de tourments qu’éprouvait Athénaïs à présent ? Elle devait penser que ma Souveraine cherchait à l’humilier un peu plus, à piétiner le peu de dignité qui lui restait en l’obligeant à se regarder une ultime fois dans une glace, avant de la tuer. Il en était pourtant tout autre.

    Mon aimée défit sa cape aux couleurs impériales, rouge et or, bordée de fourrure blanche, et la déposa sur les épaules de la jeune fille pour l’en couvrir. Puis, elle s’agenouilla auprès d’elle et l’étreignit pendant de longues minutes, tendrement, en lui susurrant des mots de réconfort, d’apaisement. Elle lui certifia qu’elle ne comptait pas la blesser, la torturer plus qu’elle ne l’avait déjà été. Elle lui fit se rendre compte du changement de son corps, en l’amenant délicatement à se toucher. Elle prit sa main tremblante pour la poser sur son ventre dégonflé, afin qu’elle pût sentir cette transformation de sa paume, de même que pour ses jambes. Doucement, elle la fit se relever pour se diriger vers l’objet de sa peur, en sachant pertinemment qu’elle préférait malgré cela garder les paupières closes. Enfin, elle la persuada avec une profonde gentillesse d’ouvrir les yeux et de se redécouvrir. Durant quelques instants, elle fixa cette image qui lui était étrangère. D’une main hésitante, elle toucha le verre poli pour s’assurer de sa réelle existence puis, du bout des doigts, elle effleura ses joues, son cou, ce bras redevenu comme l’autre. Elle ferma les yeux pour les rouvrir aussitôt. Ce n’était pas une illusion. Elle s’approcha du miroir, cherchant un détail, un reste familier de son ancien visage pour être certaine que ce nouveau reflet était bien le sien. Elle reconnut ses iris et ce regard si triste. S’appuyant contre la glace, elle glissa jusqu’au sol sous le poids de l’émotion. Elle se remit à pleurer, explorant de ses paumes cette enveloppe charnelle modifiée, afin de se la réapproprier. Néis s’agenouilla à ses côtés, caressant sa noire chevelure de façon presque maternelle et contemplant ce nouveau corps avec elle.

   « Voilà à quoi tu aurais dû ressembler à la naissance, si le sang de ton ascendance ne t’avait pas trahie. Tu aurais pu naître ainsi. C’est le fruit de la malchance qui en a décidé autrement. Lui dit-elle avec bienveillance. Vois comme tu es jolie. Ta mère t’a légué une beauté, qui s’est amplifiée en s’unissant à celle de ton père. »

    Assis sur mon trône, le menton reposant sur la main de mon bras accoudé, j’observais attentivement la scène. Ma Reine demanda alors à la belle candide si cette apparence lui plaisait et si elle voulait la conserver. La concernée hocha timidement la tête pour dire oui.

   « Je vais donc te demander une faveur en échange, reprit-elle, d’une douce voix. Quelque chose que tu es la seule à pouvoir accomplir telle que je l’entends. En contrepartie, tu seras logée au sein du palais et traitée comme un membre de la noblesse. Ton corps sera revêtu des plus somptueuses robes rehaussées de fils d’or. Tu dormiras toutes les nuits dans de la soie, allongée sur une couche des plus confortables. Tu mangeras à ma table les mets les plus délicieux et boiras les alcools les plus savoureux. Tu t’enivreras du parfum ajouté à la pureté de l’eau avec laquelle tu te laveras. Nul ne te manquera plus jamais de respect, j’y veillerai. Et si tu acceptes ma requête, nous serons ta famille désormais. »

    Athénaïs avait écouté ces propos, l’air méfiant, incrédule, je le voyais bien. Qu’allait-elle donc faire pour être si richement choyée ? Pour se voir accorder un tel honneur, impropre à son réel rang ? J’essayai de paraître le plus détaché, mais j’avoue qu’en devinant les projets de ma Reine, le trouble commença à s’immiscer en moi, accélérant les pulsations de mon coeur. Et moi, comment allais-je faire pour oser toucher une telle créature, sans craindre d’égratigner un peu plus son âme déjà tourmentée ? Si l’on ne peut s’éprendre d’une Déesse, on peut se passionner pour elle, n’est-ce pas ? Une extatique adoration, incarnée par une silencieuse mais charnelle passion. Il me faudrait donc lui faire amour ainsi et avec décence. Retenir mes pulsions empreintes de bestialité pour m’unir avec elle presque religieusement, en toute convenance. Je ne pourrais lui témoigner une tendresse que Néis ne m’avait jamais apprise. Mais je pourrais toujours l’aimer physiquement d’une délicate ferveur et d’une profonde dévotion… si un sentiment de culpabilité ne venait pas obscurcir mes pensées. Nul ne peut avoir envie de blesser un Ange. On préfère le voir déployer ses ailes et s’envoler avec toute la grâce qui le caractérise.

   « Ta mère t’a-t-elle déjà lu des contes de fées ? Demanda mon aimée. Ces histoires qui parlent d’une belle jeune fille s’éprenant d’un prince charmant et qui finit par l’épouser, pour enfin l’aimer éternellement ? »

    L’intéressée fit signe que oui.

   « Vois-tu cet homme là-bas ? Dit-elle en me désignant. Il est ton Roi et le régent de mon cœur. J’ai besoin de quelqu’un qui puisse l’aimer quand je ne serai pas au sein de ma demeure. Une personne qui puisse lui tenir compagnie et devenir la digne épousée de son lit. J’aimerais qu’il soit ton prince charmant, comme tu serais sa Mirabilis, cette fleur qui ne dévoile sa splendeur que la nuit. »

    L’adolescente semblait parfaitement comprendre de quoi il retournait. Il faut dire que certaines courtisanes du palais avaient une réputation qui dépassait parfois nos frontières. Ma Souveraine lui expliqua ensuite que le titre de Mirabilis, n’était donné qu’aux courtisanes les plus convoitées du royaume, dont la beauté incontestée les avait fait se distinguer parmi toutes les autres. Contrairement à leurs congénères, elles n’avaient pas besoin de se faire entretenir par plusieurs clients, puisque dès l’âge de la puberté atteint, on leur destinait déjà un seul protecteur, suffisamment riche et puissant pour se réserver l’exclusivité de leurs faveurs. Il va de soi que, seul quelqu’un de la noblesse ou bien un riche bourgeois pouvait en assumer le coût. Elles étaient considérées comme des secondes épouses, officieuses - la monogamie étant de rigueur dans notre pays, sans être prisonnières du mariage, et leur virginité offerte à qui les achèterait. Leur parcours différait également des autres demi-mondaines. Elles n’étaient pas introduites au palais par une parente pour être officiellement présentées à la Cour, en vue de devenir la favorite de plusieurs aristocrates, mais pouvaient se targuer d’avoir reçu une réelle éducation sexuelle et spirituelle en ce sens. Bon nombre d’artistes parcouraient ainsi les campagnes pour dénicher ces insolites beautés, afin de peindre leur portrait et soumettre ces derniers à plusieurs membres de la haute société. Si l’une de ces représentations plaisait à un seigneur fortuné, celui-ci faisait venir la jouvencelle accompagnée de ses parents jusque chez lui, afin de vérifier par lui-même le charme de la convoitée. Une fois son choix effectué, il proposait l’achat de la demoiselle à ses géniteurs contre une somme conséquente. Très conséquente. Voilà pourquoi, peu de paysans refusaient l’offre. Le commerce de la chair existe, et existera toujours. Tant qu’il y aura des gens suffisamment aisés pour profiter de la pauvreté humaine. Mais au fond, cela ne s’éloigne guère du principe des mariages arrangés. On “vend” la jeune fille à un homme, bien souvent de très loin son aîné, sauf que dans ces cas-là, ce sont les vendeurs qui payent pour l’acquisition de leur progéniture. On appelle cela une dot et l’on nomme l’union forcée “mariage” pour adoucir la réalité. Non, vraiment, cela ne diffère guère…

    C’était à ce stade que les Céliatrices entraient en scène. Ces femmes, Mirabilis de leur statut, instruites, soignées, raffinées et admirées, enseignaient leur art de la séduction, de la manipulation, des plaisirs de la chair et de leur savoir-faire, monnayant argent. Beaucoup de courtisanes venaient se former auprès d’elles ou se perfectionner. Leur nom provenait de la fusion entre le mot formatrice et le prénom Célie, fille publique d’antan et Mirabilis également qui, à la mort de son amant ruiné et laissée sans un sou, avait préféré proposer ses services en tant que formatrice plutôt que de se retrouver un autre protecteur. Première en son genre, elle avait vu son succès grandissant et son métier renommé ainsi, quand d’autres avaient voulu l’imiter. C’était à ces femmes que les nobles confiaient l’éducation de leur Mirabilis. La richesse, le nombre de clients qui lui avaient fait confiance et la popularité d’une Céliatrice, s’estimaient à sa collection personnelle de Coffrets d’Ange. Jolie appellation pour désigner un objet, intimement lié à la perte de la virginité d’une Mirabilis. Un Coffret d’Ange – le dernier mot ayant été choisi pour rappeler la Pureté, était destiné à renfermer comme un trésor, une étoffe de soie à la base d’un blanc immaculé, sur laquelle la jeune Mirabilis avait elle-même brodé durant sa formation son prénom, la date de son dépucelage définie à l’avance et le nom de sa Céliatrice. Lors de sa défloraison avec son Maître, effectuée devant témoins, l’adolescente devait placer ce tissu sous son bassin, afin de recueillir le sang de son hymen déchiré. La soie ainsi tâchée était ensuite mise à l’intérieur du petit coffre et l’ensemble offert à la formatrice.

    Tout comme il existait trois types d’éducation pour les Mirabilis, une simple, l’autre beaucoup plus approfondie et la dernière excellente – tout dépendait de la fortune du protecteur et de la somme versée à la Céliatrice, il existait également trois types de coffrets. A savoir que ces derniers étaient achetés par les clients eux-mêmes. Le premier était un Coffret d’Ange en argent, signifiant que la courtisane avait reçu une simple éducation et que son seigneur n’était autre qu’un riche bourgeois. Le deuxième était en or, symbolisant la longueur et la très bonne instruction administrée à la jeune fille, mais aussi révélateur sur la condition de son futur amant : un membre de la noblesse. Et le troisième, le plus convoité car le plus rare, était également en or mais son extérieur recouvert de diamants. Il était d’une grande valeur car représentatif de son acheteur : le Roi en personne, ou bien un de ses descendants directs. La Céliatrice qui pouvait se vanter d’avoir eu la confiance du Monarque pour former sa courtisane particulière, voyait très vite son succès grandir et sa renommée en tant que référence en la matière, à jamais assurée.

Athénaïs accepta le marché. Avait-elle d’autres choix ? Se rendait-elle compte de ce que cela impliquait à mon endroit ? Je ne pourrais vous le dire, mais je vis que son ingénuité était encore grande pour ainsi faire confiance aveuglément aux propos de Néis. Ses parents avaient dû lui dire que certains membres du gouvernement de ce pays étaient des gens loyaux, dénués du vice mensonger. Je n’en sais rien. Peut-être pensait-elle que j’allais être comme les princes de ses contes, doux et amoureux transis, quand la réalité était tout autre ? L’esprit humain se raccroche à ce qu’il peut quand il voit une étincelle parmi les ténèbres, alors que tout espoir semblait perdu. Si j’avais été comme certains de mes sujets, elle aurait bien vite été désillusionnée. Et je doute qu’elle aurait pu s’en relever. C’était en réfléchissant à cela que j’observais ma future amante s’éloigner avec des servantes et sortir de la pièce.

« Tu lui plais, je l’ai lu dans ses yeux, dit soudainement ma Souveraine, en s’asseyant à mes côtés.

   – Je n’aime pas les brunes…

– Je le sais, répondit-elle.

   – Je préfère les femmes douées d’une belle éloquence et d’un fort caractère, telles que toi. Je vais donc inéluctablement m’ennuyer avec elle.

– Je le sais.

– Je ne pourrai exprimer mes pulsions, de peur de la briser. Mon plaisir en sera diminué…

– J’en suis consciente.

– Je ne sais même pas si j’arriverais à la toucher, en fin de compte.

   – Tu le feras… avec toute la délicatesse dont tu peux être capable. Ta soif ne sera pas rassasiée avec elle, pour ne l’être pleinement qu’avec moi. Cependant, je sais que tu la respecteras. Voilà pourquoi je l’ai choisie. »

Elle resterait ainsi la seule. Elle n’avait pas voulu une potentielle rivale, mais une remplaçante qui ne lui ferait jamais de l’ombre. Elle avait éprouvé mon admiration pour le nouveau physique de la jeune fille, conjuguée à l’idée que je ne pourrai l’effleurer sans faire preuve de retenue. D’où sa décision. J’étais un homme profondément charnel. Si je ne pouvais, au moins de temps en temps, réaliser avec ma partenaire les envies sexuelles et sauvages qui régentaient le creux de mes reins, la frustration me serait inévitable. Tandis qu’avec Néis, tout m’était accordé. C’était pour cette raison, que j’aimais autant ma Reine. Car après tout, j’étais né d’elle. J’ai également soulevé le problème de l’âge. D’apparence, je ne faisais que trois ou quatre ans de plus qu’Athénaïs, grâce à la modification de mon organisme qui ralentissait mon vieillissement. Cependant, le corps de celle-ci n’étant pas doté d’un tel avantage, elle finirait tôt ou tard par subir les effets de la sénescence. Qu’adviendrait-il d’elle alors ? Mon aimée lui conférerait donc ce sort qui décélère les manifestations du temps sur l’enveloppe charnelle. Et que se passerait-il s’il nous arrivait malheur ? Serait-elle prisonnière de cette magie ? Seule à ne plus vieillir ? Non, m’assura-t-elle – sans omettre de se moquer de mon pessimisme quant à notre mort qui, pour elle, ne pouvait être avant de nombreux siècles. Dans l’éventualité ou cela se produirait, la magie cesserait d’opérer sur le métabolisme de ma future amante, et son corps reprendrait normalement le cours de son évolution.

    Ma bien-aimée interrompit subitement mes songes en mandant une servante. Elle exigea ensuite que les cinq meilleures Céliatrices siégeant au palais se présentassent à elle sans tarder, vêtues de leurs intimes tenues. Je ne compris pas sur le coup le but de cette demande spéciale qui me paraissait incongrue. Ces femmes étaient là pour éduquer ma prochaine compagne de lit, peu importait la joliesse de leurs formes. Ce que je ne savais pas alors, c’était que le contrat qui liait la Céliatrice au solliciteur contenait une clause bien précise. Dans l’hypothèse où, la première nuit passée avec la jeune Mirabilis, son dépucelage, ne satisfaisait pas le client entièrement et ne se déroulait pas jusqu’à l’obtention de ses complètes faveurs, la tâche incombait à la formatrice de rassasier les envies de l’inassouvi acquéreur. Etant donné l’argent investi, se donner une nuit faisait partie du marché au préalable défini. Ma douce devait se douter à cette époque que je rencontrerais des difficultés le jour venu, voilà pourquoi elle entendait décider de qui serait susceptible de me contenter. Elle aimait fixer les règles, jusque dans mon plaisir sexuel.

    Un peu plus tard, cinq splendides femmes d’une trentaine d’années nous firent une révérence selon la bienséance. Elles ôtèrent l’instant suivant leur pardessus, pour nous laisser jouir de leurs atours à l’œil nu. Coquines mais non vulgaires, leurs tenues étaient un délice à observer. Devant cette invitation à la contemplation, Néis se leva et fit le tour de chacune d’entre elles, les détaillant de la tête aux pieds, sans mot dire. Puis, elle s’arrêta en faisant face à l’une de ces filles nocturnes, plongeant son impérieux regard dans celui d’une envoûtante créature à la blonde chevelure. D’un geste solennel, elle tendit ensuite son avant-bras vers la belle afin de lui signifier sa fonction nouvelle. Immédiatement, la désignée posa un genou à terre pour lui faire un baisemain, se félicitant certainement intérieurement d’avoir été sélectionnée. Richesse et popularité fulgurante étaient à la clé.

   « Majesté, je vous remercie de cet honneur accordé, dit la demi-mondaine, toujours agenouillée, tandis que ses congénères s’éclipsaient discrètement.

   – Je n’ai pas jeté mon dévolu sur toi au hasard. Je te sais maligne et calculatrice, sans aucun doute la meilleure de ta profession, cependant, je connais ton attachement à mon endroit.

– Puis-je parler sans détour, Majesté ?

– Fais. Répondit Néis, en posant le vert de ses iris sur moi.

– Ma Dame, cela a toujours été un immense plaisir que de ravir certaines de vos nuits. »

    Ma seule réaction visible fut d’écarquiller les yeux. Instantanément, je compris la raison pour laquelle elle m’autorisait à posséder une seconde amante : elle-même en avait une. Bien que surpris, je n’en fus pas outré, ni même jaloux. Tant que je restais l’empereur de son cœur, le seul homme à me glisser au plus profond de son intime demeure, je ne ressentais aucune douleur. L’amour m’aveuglait, car c’était ainsi qu’elle m’avait fait. Ce dont je ne me doutais pas à l’époque, c’était qu’une mortification et une souffrance d’un épouvantable sans nom, l’avaient poussée dans les bras de cette femme. N’étant pas en ces temps au courant de ses multiples viols endurés durant sa jeunesse, je ne pouvais concevoir son effroyable tristesse. Je ne pouvais deviner que ces ignobles violences perpétuées par des immondices au sein de son innocence jadis, avaient alors ancré dans sa jeune mémoire que l’amour physique de la part d’un homme n’était que sévices. Je ne pouvais savoir que son corps n’avait appris que cette seule manière d’aimer le sexe opposé, jusqu’à s’en résigner. Je ne pouvais subodorer qu’elle considérait les hommes ainsi à cause de son horrible vécu.

    Si seulement j’avais su…

    Elle n’était jamais venue chercher auprès de moi cette tendresse qui, pour elle, n’était propre qu’à la féminine délicatesse. Son esprit et son être étaient persuadés qu’il n’y avait de jouissance possible avec un homme que dans la néfaste véhémence.

Apprenez à quelqu’un que de félicité il n’y a, que dans la brutalité.
Imprimez sur l’épiderme d’une candide, le douloureux souvenir d’une contrainte avide.
Eduquez chacun de ses novices sens à l’appréciation de la virulence.
Donnez l’illusion à sa jeune personne que de plaisir il n’y a que dans la déraison.
Participez à l’éveil de cette latente haine, qu’elle finira par retourner contre elle-même.
Prenez part à cet avilissement et vous avez ma Néis d’antan.
La honte, le dégoût, l’aversion, mêlés à des pleurs incommensurables qui, pendant longtemps, furent pour elle sans interruption.
La répugnance pour son être souillé, qui n’avait appris que cette seule manière d’aimer.
Voilà de quoi je suis né.
J’incarne ceux qu’elle avait de toute éternité haïs ; ceux qui l’avaient salie.
Et toutes ces ignominies dont elle avait souffert, avaient contribué à sa folie.

   « Je t’ai également élue de par ton impossibilité d’enfanter. Ainsi, si tu dois avoir une quelconque participation le soir de la Défloraison, je n’encourrai pas le risque de voir une autre femme porter l’enfant de mon amant. Je ne dérogerai pas à cette tradition. D’autant qu’il y aura certainement quelques complications avec ta prochaine élève.

   – Pour quelle raison ? S’étonna la belle-de-nuit, en relevant la tête. Mes qualités en tant que Céliatrice ne sont plus à démontrer et ma réputation n’est plus à faire. Je vous garantis que la jouvencelle saura parfaitement combler le vide du lit de votre partenaire. Elle aura une instruction des plus exemplaires.

   – Je connais tes talents en la matière, approuva ma Souveraine. Tu inities les pucelles à l’art des préliminaires en les faisant s’essayer auprès d’autres hommes. Il n’en sera pourtant pas question avec celle-ci. Je ne veux pas qu’elle devienne une catin expérimentée en caresses buccales, au préalable touchée par quantité de mains masculines. Ton Roi sera le seul à bénéficier de ce privilège.

   – Quel sera donc mon rôle alors ?

– Tu seras sa tutrice. Tu lui apprendras la vie au palais, la guideras. Tu lui expliqueras les bonnes manières et les plaisirs de la chair dans leur unique forme théorique. La seule pratique qu’elle aura, sera avec son Roi. Sa pureté ne sera pas corrompue, car elle restera ingénue. Jamais tu ne lui confieras les secrets de la manipulation. Préserve son innocence et sa candeur.

   – Si je puis me permettre, répliqua la courtisane, elle ne sera donc pas docile le moment venu.

   – C’est vrai, admit Néis en me défiant du regard, un petit sourire au coin des lèvres. Il voulait une amante, il en a une. A lui désormais d’apprivoiser cet oiseau effrayé. »

    Je lui souris en entendant ces mots. C’était bien elle. Elle m’accordait le droit de disposer des faveurs d’une autre demoiselle, sans me la servir sur un plateau d’argent.

« Pourquoi tant d’égards, Majesté, envers une simple fille de ferme ? Interrogea la Céliatrice.

   – Je le fais en souvenir d’un être cher. Va rejoindre ton élève maintenant. » Conclut ma Reine.

    En mémoire de Méphistophélès, feu son ami rencontré dans une autre dimension, elle avait décidé de prendre Athénaïs sous son aile, qui n’était autre que le double de l’enfant de ce grand sorcier dans notre monde.

   « Comment s’appelle ta maîtresse ? Demandai-je soudain.

– Dahlia.

– Tu as bon goût. Très bon goût. » Lançai-je, rêveur.

    J’étais des plus sincères. Cette femme aux yeux couleur tourterelle, au fin visage encadré par de soyeuses mèches bouclées d’un blond impérial, dégageait quelque chose de diablement excitant. Sa plantureuse poitrine devait émoustiller n’importe quelle langue masculine, suscitant ainsi l’impulsive envie d’en redessiner les contours dans l’immédiat, et son exquise silhouette achevait définitivement de vous enflammer le bas-ventre. Tout de son être inspirait à la sexualité. Je comprenais aisément le désir éprouvé par mon aimée à son endroit. Je me doutais aussi qu’elle n’aurait jamais voulu que cette femme fût ma courtisane, car j’aurais très certainement fini par m’enticher considérablement de cette dernière. Dahlia semblait avoir les mêmes qualités spirituelles que ma belle, et m’aurait sans nul doute permis, aux vues de son expérience, de posséder son corps comme j’aimais à le pratiquer.

    La semaine suivante, je ne revis pas Athénaïs, le temps pour elle de se reposer des évènements passés. De mon côté, je passais mon temps libre avec ma Reine, voulant pleinement profiter de sa présence, avant qu’elle ne s’en allât de nouveau. Un jour, après avoir l’amour avec elle, j’étais allongé dans son lit, appréciant ces instants d’après, tandis qu’elle était partie aux Bains, faire un sauna. La tête reposant sur mon avant-bras, fixant pensivement le plafond, je tirai longuement sur un petit rouleau de tabac soigneusement enveloppé dans une feuille très fine de papier, qu’elle avait ramené d’un de ses derniers voyages. Une “cigarette” comme ils appelaient ça là-bas. Celui-ci avait un arrière goût de menthe très agréable. En rejetant lentement la fumée dans les airs, je tournai machinalement mon visage sur le côté et mon regard fut attiré par un livret laissé sur la table de chevet. Je m’assis sur la couche et me décidai à lire un peu en l’attendant. J’étais curieux de connaître ses lectures du moment. Cependant, dès la première page, je constatai que ce n’était pas là un livre ordinaire mais le journal intime d’une jeune femme, prénommée Prisca. En parcourant quelques lignes, je compris que ce journal était celui de la bien-aimée de Méphistophélès, l’ami sorcier décédé de Néis, rencontré dans une autre dimension. Elle ne m’avait pas précisé de quelle manière il était mort avec l’élue de son cœur et son enfant. Tout ce que j’avais pu déceler, était que ces disparitions l’avaient beaucoup affligée. Elle semblait avoir entretenu une grande amitié avec lui. Peut-être à cause de leur force magique respective. Je ne savais pas non plus comment elle avait fait pour se procurer cet écrit. Elle avait dû fouiller dans les affaires personnelles de Prisca après son trépas, lorsqu’elle se trouvait encore dans leur monde.

    Je me résolus à lire ce livret afin d’en savoir un peu plus. J’appris tout d’abord que la Prisca de cet univers-là avait été une simple servante, établie à la Cité des Clow. Méphistophélès y était par ailleurs “Master”, nom pour désigner le chef de ce clan Ils avaient vraisemblablement été amants dans le plus grand secret, étant donné leur différent statut, jusqu’à ce que la demoiselle accouchât de leur enfant. A cette époque, Méphistophélès n’était pas à ses côtés, mais parti en voyage. Comme me l’avait confié Néis et d’après le récit de Prisca, leur enfant naquit avec plusieurs difformités, qui ressemblaient exactement à celles qu’avaient Athénaïs, avant sa modification magique. Celui qui faisait office d’accoucheur avait affirmé à la jeune mère que le nouveau-né était un hermaphrodite, pour finalement choisir d’en faire définitivement un mâle en closant son orifice féminin. Néanmoins, Prisca semblait convaincue que son bébé se développerait femme, ce qui lui provoqua une immense affliction, d’autant qu’elle lui avait déjà choisi un prénom – sans pourtant le spécifier dans son journal. Je pourrais d’ailleurs aujourd’hui lui donner raison ; ce n’était pas un garçon mais bien une fille pourvue de malheureuses déformations. Athénaïs en était la preuve vivante, pour être le double de cette enfant dans mon monde. L’homme de médecine avait ensuite tenté d’abuser d’elle en la faisant chanter, mais avait été atrocement tué avant d’y arriver et ce, grâce à un sort de protection de sa création. Sort qu’elle avait appelé “La Marque de Prisca”, pour en être l’auteur et qui la protégeait de n’importe quel vil profiteur, puisque seul son amant était en mesure de poser sur elle une main désireuse de faveurs. Je m’étais alors douté des conditions du décès de Prisca et de sa fille. L’accoucheur avait consigné dans ses ouvrages les particularités du nouveau-né, le condamnant à mort s’ils devaient être rendus publics. Dans sa dimension, un tel enfant et sa mère étaient considérés comme créatures de l’Enfer, puis exécutées.

    Son récit s’arrêtait au trente-cinquième jour d’écriture, jour de la mort du médecin. La lecture m’avait quelque peu bouleversé, quant à l’intensité des sentiments de cette jeune femme envers Méphistophélès et la finalité de sa courte existence. Je trouvai cela injuste. Terriblement injuste. Instinctivement, je tournai la page suivante pour découvrir un texte rédigé par une autre personne, à la vue du tracé de la plume. Je reconnus le style de Néis au bout de quelques secondes. Celle-ci avait écrit :

   “Méphistophélès,

Mon ami, je t’adresse ces quelques lignes en espérant qu’un jour tu puisses les lire.
J’ai besoin d’épancher mon affreuse douleur, vif tourment qui me pousse à t’écrire.
Je suis venue beaucoup trop tard pour les sauver.
Et quand j’ai réalisé, ils avaient déjà été égorgés.

Tu sais qu’à chaque fois, j’étais obligée d’apparaître dans un endroit bien isolé pour te visiter.
Le ciel s’ouvrait à chacune de mes entrées, et je ne voulais pas que ton peuple en fût effrayé.
Lorsque je suis arrivée, j’ai vu une masse de petites gens assemblées sur une place publique,
Et en me faufilant à leurs côtés, j’ai constaté que certains arboraient un sourire sardonique.
Sur un échafaud, j’ai alors distingué quelques silhouettes, dont une mère et son enfant.
Etant trop éloignée, je n’ai pas pu discerner l’identité de ces deux victimes en cet instant.

En continuant d’avancer, j’ai entendu la populace prononcer des mots fort cruels,
Qui ne cessaient d’être clamés et résonnaient atrocement au creux de mes oreilles.
Puis, j’ai entendu une voix s’élever plus que les autres, destinée à empêcher cet assassinat.
A cause du brouhaha et ne te voyant point, je n’ai pas tout de suite compris que c’était toi.
J’ai traversé la foule avec diligence, en percevant de multiples cris qui me déchirèrent le cœur,
Et je t’ai reconnu en t’entendant hurler, tel un homme désespéré, que c’était là ta propre sœur.
Mes prunelles se sont immédiatement rivées sur la scène sordide,
Pour ne me laisser que le temps d’assister à ce spectacle morbide.

Le sang s’était mis à jaillir de la jeune gorge de tes deux amours, puis ton bébé jeté à terre.
J’étais ensuite pétrifiée quand ils ont déclaré que ces créatures s’en retournaient en Enfer.
J’ai vu ton aimée pleurer en t’adressant un dernier regard miséricordieux,
Tandis que, lentement, son âme nous quittait pour s’envoler vers les cieux.
Je t’ai vu courir jusqu’à eux et t’effondrer, à genoux et en pleurs devant ces deux êtres.
Personne d’autre à part moi ne pouvait imaginer la souffrance que te causait cette perte.
J’ai senti ton Aura s’intensifier à mesure que tu exprimais ta douleur.
Je l’ai sentie pénétrer brutalement mon corps et m’oppresser le cœur.
Ton abattement s’est violemment répandu en moi, sans me laisser une seconde d’accalmie.
J’ai alors pleinement partagé avec toi cette horrible épreuve endurée par cette garce de vie.

Puis, en croisant tes yeux j’ai décelé au plus profond de tes prunelles ta muette supplique.
Tu désirais emmener avec toi leur enveloppe charnelle que tu considérais comme reliques.
Tu voulais de ma magie pour te venger de ces exécutions.
Tu étais déterminé à tous les détruire avec ta malédiction.
Ton seul pouvoir étant insuffisant, tu voulais que je t’aide à réaliser tes noirs desseins.
Et j’ai accepté, car je savais que dans tous les cas, tu te serais laissé mourir de chagrin.

Mon être s’est brisé de part en part tandis que je te faisais mes adieux d’un regard.
J’ai vivement pleuré tandis que de mon sceau, je te léguais un peu de mes pouvoirs.
Je t’ai donné la force de mourir en entraînant avec toi, ceux qui étaient venus se distraire.
J’ai rendu ton âme satanique, afin que tu puisses désormais devenir un Maître des Enfers.
J’ai ancré dans ton sceau, l’âme et la force vitale de tes deux amours,
Afin qu’elles soient à tes côtés dans l’Autre Monde et pour toujours.
J’ai mêlé ma magie à la tienne afin que tu puisses provoquer une authentique hécatombe,
Pour que tous les présents puissent être réduis à néant et ce, en quelques petites secondes.
J’ai fermé les yeux tandis que je sentais tes flammes m’entourer sans pour autant me toucher,
Je n’ai plus entendu les hurlements des gens, dès lors je me suis mise à violemment sangloter.
Par ce feu infernal, tu les as brûlés vifs pour manifester ton désespoir haut et fort,
Me laissant seule avec mon mal et mes larmes, car je pleurais un fidèle ami mort.

Un jour, je sais que tu trouveras le moyen de revenir ici-bas, j’en ai la certitude.
J’espère seulement, que ton esprit ne sera pas alors trop marqué par la turpitude.

Après cela, ton peuple a prétendu que tu avais vendu ton âme au Diable.
Me voilà donc renommée Satan, pour avoir aidé un compagnon affable.
Tu étais une douce personne, fière et noble de cœur ; un patient et réel confident.
L’épaule sur laquelle j’ai souvent larmoyé, pour évacuer mes intenses tourments.
Tu étais la proue de mon aveugle et déséquilibré navire, quand la folie embrumait ma vision.
Tu étais l’amarre qui me retenait au port quand menaçait d’éclater la tempête de ma déraison,
Celui qui me tirait vers la délicate voie de la guérison.
Désormais, tapie dans l’ombre, me guette l’aliénation.
Elle s’agite, impatiente mais tenace.
Elle attend son heure, cette vorace.
Elle me sait fragile et sans aucun secours,
Et l’impétueuse réclame à présent son tour.

Mes absences au sein de mon royaume se feront plus longues maintenant.
Je ne veux pas qu’il me voie fréquemment sombrer, le regard impuissant.
Lorsque mon esprit s’aventure malgré lui dans les méandres de la furieuse démence,
Le plus souvent, je tente de partir loin d’ici, afin qu’il ne me voie pas trop en transe.
Je dissémine mon mal ailleurs ; je blesse cruellement sans m’arrêter.
J’extirpe le venin qui coule dans mes veines, et me révèle sans pitié.
Et quand mon inexplicable rage semble s’être dissipée,
Je reviens vers lui, ravie, me croyant ainsi enfin libérée.
Mais invariablement, elle réapparaît.
Lentement, à chaque fois elle renaît.
Jusqu’à ce qu’un jour elle prenne définitivement les rênes de mon être,
Et sans que je ne puisse rien y faire, elle prendra le contrôle de ma tête.

Pourquoi dois-je perdre les personnes qui me tiennent tant à cœur ?
Ma piètre destinée serait-elle de vivre et d’exister dans la douleur ?
Quand trouverais-je enfin le vrai repos ?
Quand serais-je apaisée de tous ces maux ?

Pour répondre à la question que tu vas sans doute te poser,
J’ai trouvé ce livret dans la cachette secrète de ton aimée.
C’est l’affliction de ta mort et l’Aura laissée par Prisca dans cet endroit
Qui, instinctivement, m’ont attirée là-bas en guidant chacun de mes pas.
Protégé par un sort de petite intensité qu’elle avait créé,
Il ne m’a pas été difficile de l’éliminer pour le récupérer.
Et quand j’en aurai terminé, j’irai le remettre précisément là où je l’ai déniché,
En souhaitant qu’un jour tu puisses le lire, toi, ou bien un de tes dignes héritiers.

A travers ce que j’ai pu lire, j’ai pu saisir que tu croyais avoir eu d’elle un garçon ?
Son instinct maternel lui soufflait le contraire et sache qu’elle avait eu bien raison.
J’ai récemment rencontré ta fille, double dans ma dimension de ton bébé perdu.
Et crois-moi sur parole, je puis t’affirmer que c’était elle, j’en suis convaincue.
J’en veux pour preuve que sur ma terre, vous étiez également ses amoureux parents.
J’en veux pour preuve que de naissance, elle était atteinte des mêmes défigurements.
J’emploie l’imparfait car je lui ai redonné la merveilleuse apparence qu’elle aurait dû avoir.
Je lui ai rendu ce que la malchance lui avait ôté, afin qu’elle n’ait plus à craindre un miroir.
Si tu pouvais voir comme elle est belle !
Elle te ferait sans nul doute penser à elle !
Au resplendissant soleil de ta vie et ton épouse de cœur,
A celle que tu aimais le plus au monde : ta propre sœur.

Son prénom est à lui seul une délicate et légère poésie,
Et je suis sûre qu’en le lisant, tu seras toi aussi conquis.
Puisque je sais que Prisca n’avait pas eu le temps de te le confier,
Je me fais une joie de pouvoir peut-être de ma plume te le révéler :

Elle s’appelle Athénaïs.

   
Ton éternelle amie, Néis.

Post-scriptum : tu trouveras ci-jointe une petite miniature de sa jolie figure, peinte par un de nos artistes, qui a su capter et transcrire son regard si triste. Je te promets que d’ici quelques temps, ses iris seront pétillants.”

    Songeur, un peu secoué, je refermai le livret et repris une cigarette en l’allumant avec une bougie. Je voyais bien que quelque chose n’allait pas, mais elle n’avait jamais voulu m’en parler. Elle se murait dans un long silence qui m’inquiétait. Je n’aimais pas la voir aussi distante dans ces moments-là, voilà pourquoi je ne trouvais pas le courage de la forcer à me regarder dans les yeux et de tout m’avouer. Je l’aimais pourtant. Mais je me contentais de ce que j’avais. Elle ne voulait pas me divulguer les quelques noirs évènements de son histoire ? Soit, je n’allais pas l’obliger. C’était ce que je pensais être le mieux pour nous deux. Tant qu’elle me laissait être avec elle, et faire ce que bon m’entendait dès que le désir me réchauffait, cela me convenait. Je n’étais pas des plus prévenants ; je ne voyais pas tellement plus loin que le bout de mon nez. Néanmoins, j’avais peur de la fâcher en lui posant quelques questions déplacées, et je redoutais qu’elle ne finît par vouloir me quitter. Aujourd’hui je me dis que, l’amour c’est aussi partager ses joies et ses peines. Si seulement à l’époque, j’avais été un peu plus téméraire à son endroit, cela aurait peut-être pu avoir quelques résultats. Et en cet instant, je ne me doutais pas jusqu’où ces non-dits aller nous entraîner.

    J’analysai tout ce que j’avais pu lire. Je savais désormais comment était mort son ami et qu’elle se croyait proche de la folie. Néanmoins, cela me semblait inconcevable. Non, pas elle. Je me retournai la tête pour tenter de comprendre, en vain. Mais non, pas elle. Néis était une femme bien de trop forte pour être ainsi possédée par un mal aussi grave. A mes yeux, elle se cherchait peut-être une raison pour aller voir du pays, pour être loin de moi. Je ne savais pas. L’ennuyais-je à ce point ? S’était-elle lassée ? Etait-ce de ma faute ? Je n’étais pas du tout conscient de l’idiotie de mes pensées alors. L’amour avait abaissé le voile de l’égarement devant mes prunelles, entravant ma lucidité. Parlait-elle de moi en écrivant « Je reviens vers lui, ravie… » ? Etais-je celui dont elle parlait sans le nommer ? Maintenant, je sais que oui, mais ce jour-là, un doute subsistait en moi. Je remis le contenu de son écrit sur un coup de déprime, une subite et poétique mélancolie en repensant à son ami sorcier décédé. Ridicule, n’est-ce pas ? Les sentiments dégagés par l’encre de sa plume étaient à eux seuls un poignant témoignage de mal-être. Pourtant, je n’ai pas voulu voir. Je n’ai pas voulu risquer de m’accrocher avec elle, de l’irriter, de la perdre. Alors, quand quelque chose vous contrarie, vous l’éviter. Quand vous ne pouvez pas comprendre les maux qui rongent une personne, que ce soit parce que vous n’en ayez pas envie, ou bien parce que l’on ne vous en donne pas l’occasion, vous finissez par ignorer. Et j’ai su le faire en beauté.

    Néis repartit quelques semaines plus tard. Je ne le savais pas encore, mais elle ne reviendrait pas avant plusieurs mois. Dès le lendemain de son départ, Dahlia présenta officiellement à la Cour ma Mirabilis. En attendant de pouvoir me contenter sexuellement, le rôle d’Athénaïs consistait à me suivre dans le moindre de mes déplacements, d’être toujours à mes côtés, excepté pour les besoins de sa formation. Parée de somptueuses tenues colorées, les cheveux brillants et soigneusement coiffés, elle marchait toujours derrière moi, les yeux rivés à terre et le visage impassible. Elle ne remarquait pas les hommes qui se retournaient à son passage, envieux. Comme toutes les Mirabilis, elle portait un petit ruban noir en guise de ras-le-cou, orné des initiales faites en diamant, de son seul et unique gouvernant. Les Mirabilis se devaient de l’avoir toujours sur elles, afin de notifier à tous leur appartenance, un peu comme un animal domestique. Cela pouvait être considéré comme dégradant, mais il en avait été ainsi de tous temps. Au bout d’un mois, il m’arrivait de ne même plus noter sa présence, tant elle se faisait discrète. Elle était une dame de compagnie fort belle, mais muette. Et sa démarche était si légère que, bien souvent, on percevait à peine le bruit de ses pas.

    On l’avait établie dans des appartements juxtaposant les miens. Seule une salle d’eau mitoyenne nous séparait avec de mon côté, une porte pour préserver mon intimité et du sien, un simple rideau barrant la vue plongeante sur sa chambre quand je prenais un bain. Ou devrais-je plutôt dire qu’elle avait une vue plongeante sur ma nudité en étant dans son lit, lorsqu’elle n’avait pas tiré la barrière de voile. Les premières fois, je la voyais se précipiter sur le voilage pour le fermer, rouge de honte et d’embarras. Puis, elle faisait les cent pas dans ses appartements, terriblement gênée de ce qu’elle avait pu entrapercevoir. Je crois bien qu’elle se traitait mentalement de tous les noms d’oiseaux, se sentant coupable et de trop. En ce qui me concernait, sa réaction me faisait sourire. Elle était si spontanée, vraie, et était véritablement à croquer avec ses petites joues écarlates. Quand d’autres auraient déjà profité de la promiscuité pour réclamer des petites faveurs nocturnes, faisant office d’en-cas avant la nuit de la Défloraison, je ne la touchais point. Elle n’avait donc pas à craindre que je me glissasse dans sa chambre la nuit pour exiger d’elle quelques caresses. Tout viendrait en temps et en heure. Je la laissais venir d’elle-même.

    Certaines nuits, notamment au tout début, je l’entendais se lever pour aller dans la salle de bain, tentant d’utiliser doucement la pompe à eau afin de ne pas m’éveiller, pour se passer ensuite le clair et frais liquide sur le visage. A ses reniflements, je devinais qu’elle était en pleurs. Même les larmes étaient chez elle silencieuses. Je puis vous garantir que lorsque cela se produisait, l’envie de profiter de sa candeur, d’abuser d’elle et de mon statut de protecteur, ne m’effleurait même pas l’esprit. Elle pleurait ses parents, ses douloureux tourments. J’aurais trouvé odieux de ne pas la laisser faire sereinement son deuil, en lui imposant d’assouvir mon désir avec ses mains ou bien encore son innocente bouche. Nul besoin de la traumatiser davantage. Je voulais attendre que la blessure de son cœur fût cicatrisée. J’étais un homme avec des pulsions, certes, mais pas un monstre. Et quoi qu’il en fût, je savais très bien me débrouiller tout seul.

    Je ne savais pas comment se passait sa formation, je n’en discutais pas avec Dahlia, mais j’ai petit à petit senti la tristesse de son être faire place à une discrète curiosité à mon endroit. Un soir, alors que je la croyais partie à ses cours, je faisais tranquillement mon “affaire” assis sur le rebord de la baignoire, lorsque j’ai subitement perçu sa présence. Elle était en train de m’observer sans bouger de sa chambre. Etant au bord de l’orgasme, je ne me suis pas stoppé et ai continué à me caresser jusqu’à l’obtention de la délicieuse félicité. Je n’en pouvais plus et après tout, si elle voulait voir à quoi cela ressemblait, grand bien lui fasse ! Accepter de ne pas toucher sa Mirabilis d’un pouce pour qu’elle puisse panser ses plaies intérieures en douceur, d’accord, je voulais bien être patient, mais que l’on ne m’empêche pas de me branler quand cela me chantait ! Une fois la chose faite, je me suis essuyé et me suis immergé dans mon bain, mine de rien, en entendant ses pas s’éloigner. La scène ne devait pas l’avoir choquée, ni dégoûtée, puisqu’elle était souvent venue m’épier durant ma toilette par la suite. Elle détaillait mon corps d’homme, se familiarisait avec cette vision de moi, nu, peut-être afin d’apprivoiser sa peur de l’inconnu. Quand j’étais de dos, je sentais son regard couler de mes épaules jusqu’à mes fesses et quand j’étais de face, il était rivé sur mon intimité. Cela ne me dérangeait pas, n’étant pas spécialement pudique. Et dans un sens, ce n’était pas plus mal qu’elle fît connaissance avec mon corps, avant de le faire avec moi un peu plus profondément.

    Les semaines suivantes, je notai qu’elle me dévisageait régulièrement quand mes yeux étaient loin d’elle. Puis, à l’occasion d’un dîner assez arrosé et alors que je riais à pleine voix à la plaisanterie d’un ministre, je me tournai machinalement vers elle et constatai qu’elle me contemplait avec retenue, un sourire esquissé sur les lèvres. Me voir m’amuser et rire la faisait sourire. Immédiatement, elle détourna son regard, gênée de me voir la surprendre ainsi et de la rencontre inopinée de nos iris. Je maintins mes noires et pétillantes prunelles sur elle, prisant le fait de l’avoir vue sourire pour la première fois et réalisant qu’elle paraissait commencer à m’apprécier. Dès lors, je me décidai à faire un peu plus attention à sa jeune personne.

    Je l’observai à mon tour tous les jours et pus remarquer qu’elle avait fait de sa vie un rituel. Elle ne témoignait jamais aucune fatigue ni lassitude ; le visage presque impavide, ses traits ne trahissaient jamais l’errance de son esprit ou les sombres souvenirs qui, parfois, refaisaient surface la nuit. Seule la lune était la confidente du tourment de son âme et la muette spectatrice de ses larmes. A heure fixe, elle prenait religieusement tous les soirs un breuvage qui la rendait stérile, concocté par sa Céliatrice. Pourquoi lui faire boire ceci, alors que je ne l’avais jamais encore effleurée ? C’était ainsi. Une tacite règle et très justifiée, car certains impatients n’attendaient pas la nuit de la Défloraison pour se délecter de leur Mirabilis, quand d’autres lâchaient leur semence sur les parties intimes de ces filles à outrance. Et Dieu sait qu’il n’y avait jamais eu besoin de complète pénétration pour craindre une grossesse. En outre, avoir un enfant de sa courtisane était très mal vu à l’époque, d’autant plus si l’homme était déjà marié.

    Après avoir bu la dernière goutte de sa potion, elle sortait son ouvrage de soie, l’étoffe qui recueillerait bientôt le sang de sa virginité et, sans bruit, s’asseyait sur le canapé en face de la cheminée de mon salon pour continuer sa broderie, que je fusse là ou non. Consciencieuse, elle s’attachait à créer les jolies lettres de son aiguille et de son fil, qui représenteraient la prochaine date de la perte de sa pureté. Et quand j’allais me coucher, elle rejoignait sa chambre à pas de loup.

    A voir sa belle figure empreinte d’une fausse sérénité, quiconque aurait pu penser qu’elle était là heureuse de sa nouvelle destinée. Mais en y regardant bien, ce n’était nullement le cas. Elle s’accrochait à ce rythme coutumier, comme un naufragé à sa bouée. Il l’empêchait le jour de ressasser de noires pensées. De se rappeler qu’elle avait eu un physique des plus disgracieux, tandis que ses parents n’avaient pas osé lui expliquer le pourquoi de sa différence ; qu’elle avait été humiliée, piétinée et trahie par sa grand-mère qui espérait par cruauté la rendre folle, en lui faisant entendre qu’elle n’était qu’un monstre qui ne méritait pas d’exister. Elle avait été bafouée dans sa dignité et faisait tout pour oublier. Alors, inlassablement, elle continuait sa vie : se lever, se laver, s’habiller, me suivre pas à pas, manger, aller à ses cours, consommer son breuvage et poursuivre son ouvrage, sans jamais exprimer une once de peine devant moi. Rien. Pourtant, elle se terrait dans un mutisme, preuve de son indubitable traumatisme. A cette époque, je ne connaissais pas le dur passé de ma Reine, tandis que j’étais au courant de celui d’Athénaïs. Je supportais d’ailleurs de plus en plus difficilement son silence. Cela en devenait pesant. J’aurais préféré l’entendre ouvertement pleurer, l’entendre hurler son injustice vécue, l’entendre me crier dessus… Quelque chose, bon sang ! N’importe quoi du moment où je pouvais être honoré de l’inconnu son de sa voix. Il n’y a rien de pire que d’avoir un mur en face de soi.

    Elle avait le droit de s’exprimer. Je ne l’en aurais jamais blâmée. Je ne l’en aurais que d’autant plus appréciée. Par moments, j’aurais bien eu envie de la secouer par les épaules pour la faire réagir. Je ne voulais pas d’une ombre mais d’une réelle compagne, qu’elle fût peinée ou souriante, mais une compagne vivante. Cela me changeait tellement de Néis que j’en étais perturbé. Je ne savais définitivement pas comment approcher cet oiseau blessé. Ce que je soupçonnais précisément, c’était qu’en réalité ma Souveraine ne m’avait pas offert Athénaïs sur un plateau d’or pour en profiter chaque nuit jusqu’à l’aurore. Non. Je tendais à penser qu’elle m’avait chargé de la sauver, de la guérir. Elle me faisait suffisamment confiance pour être persuadée de ma réussite. Mais au fond de moi en cet instant, je doutais atrocement. Comment aurais-je pu l’aider alors que je n’étais même pas capable de faire avouer à la maîtresse de mon cœur ses propres chagrins antérieurs ?

    Pour moi, Athénaïs se berçait d’illusion. Elle cousait minutieusement son étoffe virginale, prenait sa boisson chaque jour, ne manquait jamais ses cours, mais se rendait-elle compte à quoi tout cela allait lui servir ? Se rendait-elle compte de ce qu’elle représentait et de tout ce que cela impliquerait ? Réalisait-elle qu’un autre homme que moi l’aurait déjà faite sienne par un tout autre endroit, afin de préserver son hymen jusqu’à son officiel dépucelage ? Pour certains, une étroitesse reste une étroitesse ; dès lors qu’ils puissent se régaler d’une paire de fesses, cela leur convient parfaitement ! Larmes et gémissements de douleur n’auraient rien changé à leur volonté de se rassasier ! Et moi, j’étais loin d’être un gentil garçon, calme et tendre ! On n’était pas dans un de ses fichus contes de fées là, mais dans la réalité ! Elle devrait coucher avec moi, se donner à moi, et je ne savais même pas si elle en saisissait le sens, si elle savait à quoi s’attendre ! Dahlia ne lui conférait qu’un apprentissage théorique. Seulement, il y avait un véritable fossé entre la théorie et la vraie vie ! Du reste, je commençais terriblement à avoir envie d’elle. Cela n’arrangeait rien à l’affaire, jusqu’à me faire une fois déraper…

    J’étais à une de ces soirées privées, réservées aux courtisanes et aux hommes de la haute société. Celle-ci était particulièrement lubrique. Nous étions une trentaine, chacun accompagné d’une ou plusieurs demi-mondaines, à ma seule exception. Je n’avais pas besoin de venir à ce genre de divertissement avec une dame aux mœurs légères, pour me faire accepter par les organisateurs. Mon statut de Monarque primait. La salle était vaste, riche en chaudes couleurs à dominance rouge et rose ; des peintures plus osées les unes que les autres ornaient les murs, l’éclairage était tamisé, l’alcool ainsi que d’excellents mets étaient en abondance sur toutes les tables de jeux et les femmes avaient été invitées à revêtir des tenues très décontractées. Deux mots pour qualifier ce lieu : luxe et luxure. Je jouais misérablement au Poker avec quelques connaissances, sous le regard amusé de Dahlia, assise sur les genoux de son amant d’une nuit : le fils d’un de mes ministres de passage dans la région, âgé de vingt ans, distingué, séduisant, et qui avait aligné les pièces d’or pour que la belle blonde acceptât de lui accorder ses faveurs. Il avait tellement entendu son père lui vanter les mérites de la jeune femme dans le temps, qu’il était impatient de passer enfin entre ses cuisses. Dahlia étant devenue indépendante de par son actuelle richesse, et pouvait sans conteste se permettre de décider qui pourrait jouir de ses avantages à présent. Chose qui ne fut absolument pas le cas dans le passé.

    J’entendis soudainement un homme à ma droite pester de mécontentement. Il venait de perdre aux dés, face à ses adversaires, déjà ivres. L’enjeu de cette partie n’était pas de l’argent, mais quelques ébats charnels avec la Mirabilis du vaincu. Je vis la concernée, une fascinante demoiselle à la flamboyante chevelure rousse, devenir pâle comme un linge et suivre de très mauvaises grâces les six gagnants dans une des pièces attenantes, prévues à cet effet. Le désespoir que j’avais alors pu lire au fond de ses yeux noirs, m’avait laissé interdit. Elle n’avait pas seize ans. En levant la tête, je croisai les prunelles de Dahlia, qui me laissait entendre d’un regard que ces choses-là étaient des plus courantes. Ce que je ne savais pas à l’époque, c’était qu’elle en avait également fait les frais dans sa jeunesse. Quand son ancien Maître avait les poches vidées par le jeu en fin de soirée, il la misait, elle. Quand après son déclin, il n’avait pas voulu renoncer à ces divertissements malgré son manque d’argent, il la misait, elle. Quand la ruine l’avait accablée, pour s’acheter nourriture et boissons, ou bien encore payer ses dettes, il la donnait, elle. Il la faisait participer à des orgies, l’envoyait “régler” la note chez le moindre commerçant, si bien qu’elle passait plus de temps à quatre pattes dans le salon ou dans le lit des autres, que dans celui de son soi-disant protecteur. Par ailleurs, étant la Mirabilis la plus populaire et la plus désirée dans ces années-là, il n’avait pas été difficile pour feu son gouvernant de trouver des gens intéressés par ce nouveau “moyen de paiement”.

    Je me suis toujours demandé ce qui l’avait maintenue en vie, malgré ces multiples mortifications.

    Face à mon air préoccupé et souhaitant simplement m’égayer, un de mes ministres fit signe à deux courtisanes d’avoir l’obligeance de s’occuper de moi. Les Ravissantes m’entourèrent rapidement, leur parfum commençant à m’enivrer et leurs mains baladeuses à me réveiller. Elles me susurrèrent des mots à la douceur du miel au creux de l’oreille et invitèrent mes iris à caresser leurs formes charnues. Un peu plus tard, elles feignirent une soudaine chaleur pour ôter avec stratégie quelques unes de leurs étoffes, celles qui masquaient précisément leurs délicieuses parties en dessous de la taille, afin de me laisser être le seul à pouvoir les admirer d’un simple et bas regard sous la table. Je ne fus pas dupe de leur calcul ni de leurs intentions étant donné mon statut, et je dus bien admettre que cette alléchante manifestation d’intérêts me plut. L’alcool, l’ambiance joviale, leur corps pressé contre le mien, leur odeur féminine et l’envoutante vision de leurs courbes, finirent par avoir raison de moi et par me faire oublier les tracas que je m’étais faits pour la malheureuse, partie quelques heures auparavant avec les six vainqueurs, sans en être encore revenue.

    Ce fut donc dans un état d’ébriété et d’excitation ardente que je rentrai à mes appartements. Arrivé dans mon salon, je vis Athénaïs qui m’attendait sagement, toujours occupée à sa broderie. Vêtue d’une merveilleuse tenue dans un ton jaune ocre brillant, son corps était parfaitement mis en valeur. Sa poitrine était remontée et soulignée par un corset violet indigo rehaussé de dentelle, que je pouvais aisément apercevoir derrière le haut déboutonné de sa robe. Elle cousait maintenant des fleurs çà et là sur le morceau de soie pour l’embellir. “Pathétique” fut le premier mot qui me vint à l’esprit. Elle s’appliquait à quelque chose qui servirait pour un sujet dont elle ignorait tout dans sa forme concrète. Et moi, je devais en faire une femme, elle qui n’en avait pas encore l’âme. Je pensai immédiatement que, si seulement je pouvais l’initier réellement aux préliminaires avant la date fatidique, elle en serait sûrement beaucoup moins choquée que de tout découvrir de but en blanc, qui plus est devant témoins. Mais j’avais redouté sa réponse et sa perception quant à mes avances, voici pourquoi je ne l’avais pas touchée. Je n’avais pas voulu la brusquer. Surtout pas. Cependant, en cet instant, avec le désir qui m’avait enflammé les reins et la liqueur de fraise qui m’avait embrumé la tête, je décidai qu’une tentative d’approche ne lui ferait pas de mal. Avec énormément de chance elle se laisserait faire ; avec un miracle, elle participerait ; et avec infortune… elle me collerait une gifle. Dans tous les cas, il y aurait un peu d’action ce soir et j’espérais bien la faire enfin réagir. Je ne souffrais plus sa passivité ni son mutisme.

    Déterminé, j’avançai vers elle. En m’entendant, elle me jeta un discret coup d’oeil et esquissa un timide sourire à mon attention, qui s’estompa dans la seconde lorsqu’elle vit mon expression. Je ne devais pas être rassurant avec mon air de prédateur et mes iris débordants d’un désir violent. Une fois debout face à elle, je lui lançai une telle oeillade empreinte d’envie, qu’elle en baissa la tête, visiblement mal à l’aise. Puis, mes prunelles se posèrent sur son ouvrage et un de mes doigts vint lentement caresser la fine soie. Je laissai ensuite ma main glisser de sa broderie à sa belle gorge, pour finalement remonter jusqu’à son menton. Délicatement, je l’incitai alors à me regarder et me penchai pour m’approcher, doucement, au plus près de ses lèvres.

   « Seras-tu prête à t’offrir à moi, cette nuit-là ? Seras-tu prête à me laisser m’enfoncer avec force au plus profond de ton ventre, ce soir-là ? » Lui demandai-je, dans un souffle.

    Comment ne pas présenter les choses en douceur… je sais. Cela n’a jamais été une de mes qualités. D’un autre côté, j’espérais qu’en la provoquant un peu, j’obtiendrais une quelconque répartie. Mais comme d’habitude : rien, mis à part une respiration légèrement plus intense. Je pense que c’était ça qui m’avait le plus énervé en cette minute – l’alcool aidant, bien évidemment. Je commençais à croire que je pourrais même menacer de la violer, elle ne riposterait pas non plus. Rien, rien et toujours rien ! Pas une once de révolte, de sursaut, d’émotion. Le néant dans toute sa splendeur. Agacé, irrité, enfiévré par le souhait de lui faire l’amour, d’être en elle, de sentir son corps se mouvoir au rythme de mes reins, de la percevoir frémir sous ma main, je me jetai alors sur elle pour l’embrasser passionnément et forcer le barrage de ses lèvres afin de mêler ma langue désireuse à la sienne, tout en flattant ses gracieuses hanches. Sa bouche sensuelle avait le goût du sucre et ses rondeurs charnelles me donnaient l’envie de stupre.

Sa réaction – tant voulue – ne se fit pas attendre puisqu’elle tenta de me repousser, en vain, pour finir par essayer de s’esquiver en glissant du canapé jusqu’au plancher, m’entraînant malgré elle. A terre, elle rampa pour s’éloigner de moi, le visage effrayé, tandis que je ne lâchais pas prise. Je finis pas la faire revenir sous moi en agrippant vigoureusement son corset et m’allongeai de tout mon poids sur elle pour l’empêcher de partir. Sans un cri, sans une larme, elle se mit à se débattre comme une folle, mais je réussis à l’immobiliser en attrapant ses fins poignets et en la plaquant fermement au sol.

« Calme-toi ! Je ne compte pas te violenter !! » Hurlai-je.

    Effet instantané. Elle se figea brusquement et ne chercha plus à fuir. Mais, très vite, je sentis son buste se soulever sous mon torse d’une anormale rapidité et sa respiration se faire bruyante. Une crise d’angoisse. Je m’agenouillai au-dessus d’elle et constatai son teint livide. Je dégageai alors complètement le haut de sa robe et m’attaquai à son corset. Cette invention constituée de baleines en fer, pouvait s’avérer très utile pour affiner la taille et mettre l’accent sur les courbes féminines, cependant, dans ce cas précis, elle faisait plutôt office de prison. Noué à l’avant, je m’efforçai autant que possible de défaire les fines mais solides lanières de cuir qui le maintenaient fermé, secouant malgré moi son corps déjà tourmenté. Je parvins finalement à les délier sans les enlever, et desserrai d’un geste délicat ce sous-vêtement qui lui opprimait la poitrine. Je la vis prendre immédiatement une grande aspiration, presque soulagée, bien que son souffle n’en restât pas moins saccadé.

    Je m’agenouillai au-dessus d’elle, en me soutenant par les mains de chaque côté de son visage et me résignai à patienter jusqu’à ce qu’elle retrouvât son calme. Au bout de quelques minutes, je la vis déglutir, clore les paupières et pencher la tête sur la droite. Sa respiration était redevenue stable. Lentement, je pris appui sur mes avant-bras pour m’allonger avec une grande délicatesse sur elle et déposai un léger baiser sur sa joue. Pas de réaction. Je réitérai donc mes baisers aériens en descendant dans le creux de son cou. Puis, d’une infinie douceur qui m’étonna moi-même, je lui murmurai à l’oreille, comme un secret, que je ne voulais pas lui faire de mal, que j’attendrai la date prévue pour faire l’amour avec elle, mais que j’avais envie d’elle, que je la trouvais tellement belle, que je voulais juste la caresser, humer le parfum de sa peau et l’embrasser de nouveau. Un long soupir, presque tremblant, s’échappa de ses lèvres en guise de réponse. Long soupir qui signifiait aussi qu’elle se sentait apaisée de connaître mes actuelles pensées : je n’allais pas arracher ses vêtements pour la posséder à même le parquet, négligeant au plus haut point sa personne et son pucelage. L’instant suivant, je me relevai pour enlever ma veste et ma chemise, avant de les jeter un peu plus loin. Le torse nu, je m’inclinai vers elle et pris tendrement ses petites mains pour les poser sur moi.

« Touche-moi… » Lui chuchotai-je, d’une voix suave, alors que je reposais mes paumes à terre.

Athénaïs rouvrit les yeux et osa plonger ses prunelles dans les miennes, le regard perplexe et encore faiblement marqué par la peur, sans bouger. Je réalisai qu’elle ne ferait rien, tant que je la contemplerais débuter ses premiers pas hésitants vers la sensualité des attouchements. Se savoir observée pendant ces instants la gênait, chose que je pouvais bien comprendre. Je fermai donc les paupières et la laissai faire, me concentrant sur mon sens tactile. Pudiquement, elle commença à parcourir mon torse du bout des doigts, s’attardant finement sur les cicatrices faites par Néis, la dernière fois qu’elle avait bu de mon sang. Elle devait croire que cela me faisait encore mal, car elle les caressa avec une telle langueur, qu’il me semblât qu’elle cherchait à atténuer mon hypothétique douleur de sa sublime douceur. Ses modérés effleurements conjugués à ma griserie, m’étourdirent et achevèrent de m’insuffler le besoin de jouir, sans quoi, j’aurais bien été incapable de dormir. Elle glissa ensuite ses plumes de chair dans mon dos et laissa ses tièdes paumes s’aventurer sur ma peau. Je n’aurais décidément jamais pu tenir sans un orgasme cette nuit-là.

    Envouté, je me blottis tout contre elle et réfugiai mon visage dans le creux de son cou, afin de respirer avec plaisir son parfum. Sa fragrance me faisait penser à l’odeur qui s’exhale d’une rose récemment éclose, sur laquelle s’est cristallisée la rosée du matin. Une harmonieuse union, un mélange fruité de fraîcheur et d’odeurs, raffinées et douces, qui symbolisait à merveille sa candeur. Une essence subtile qui éveille les convoitises et nous incite aux plaisirs, sans pour autant exciter nos bestiales pulsions. L’envie de faire l’amour à notre promise avec passion, mais sans virulence. Dahlia avait su choisir dans l’excellence le parfum qui conviendrait à Athénaïs comme à moi. A notre couple, pour nos ébats.

    Délicatement, je soulevai sa jupe pour relever ses cuisses, appréciant au passage le velouté de ses bas, et l’amenai à entourer ma taille de ses jambes. J’entamai alors quelques légers coups de reins, simulant une sexualité qu’il me tardait de goûter enfin. Elle laissa son corps suivre le mouvement de mes hanches, m’étreignant avec pudeur, tandis que je m’en retournai à sa bouche pour l’embrasser avec ferveur. J’en souhaitais cependant davantage. Maintenant que j’avais ôté le papier d’or qui recouvrait le trésor, je voulais l’explorer entièrement. Je voulais sentir la finesse de sa poitrine devenir pointe sucrée au contact de mes lèvres. Je voulais priser la saveur de son intimité et sentir le pétale de sa Rose des Charmes secrètement frémir au contact de ma langue. Je désirais, et je fis.

    J’enlevai donc avec sensibilité les lanières de cuir de son corset, afin de pouvoir accéder à ses seins. J’étais excité et impatient comme un enfant qui déballe ses cadeaux de Noël, même si la comparaison semble quelque peu puérile. Je mourais d’envie de revoir cette merveille d’érotisme, de l’embrasser pleinement de ma paume. Et mes yeux pétillèrent d’extase en redécouvrant ces deux pommes d’amour, que je me languissais de suçoter chacune à leur tour. Voluptueusement, je caressai avec ma langue l’extrémité d’une de ses rondeurs, pour succomber au délice de la percevoir prendre forme et se dresser entre mes lèvres. J’accordai également mes faveurs à son autre colline esseulée, en l’englobant d’une main gourmande de son naturel rebondi. J’étais transporté de lascivité en entendant les premiers soupirs d’aise d’Athénaïs. J’étais en pleine béatitude en percevant les battements de son cœur s’accélérer, tandis que je réchauffais et parcourais les contours de ses deux perles de chair, en usant du membre délicatement humide et charnu de ma bouche. Je ne lui faisais plus peur et je la voyais avec bonheur réagir positivement à mes attouchements. Car même si elle ne disait mot, son corps à lui seul témoignait de son ressenti.

    J’aspirai ensuite à me délecter de son Mont de Vénus. Je souhaitais avidement savoir si sa Rose des Charmes en avait la saveur et l’odeur. Mais lorsqu’elle me sentit glisser une main sous ses jupons pour effleurer sa lingerie, sa respiration se fit immédiatement plus irrégulière. Je me doutai alors qu’un trouble néfaste s’emparait de nouveau de son être et ne voulus absolument pas que cet instant fût gâché, par quelques mauvaises estimations de mes intentions. Je remontai donc à hauteur de son visage et effleurai langoureusement sa peau du bout des doigts. En la dévorant des yeux, je lui susurrai tendrement, telle une intime confidence, qu’elle n’avait pas à s’inquiéter, que je ne me permettrai pas de la faire mienne ce soir, mais que…

« …j’aimerais simplement te goûter… » Finis-je par avouer dans un souffle, empreint d’un immodéré désir.

    Ses joues revêtirent instantanément un voile vermeil, qui ne la rendit que plus belle. Je saisissais parfaitement son embarras, mais n’étais guère décidé à m’arrêter là. Alors, doucement, sans détourner mes chatoyants iris des siens, je relevai sa robe, guettant le moindre signe de refus, tandis que le tissu de son vêtement émettait un son diablement érotique au contact du satin blanc de ses bas. Elle se calma et ferma les yeux en avalant discrètement sa salive, comme pour se donner du courage. Ravi, je me redressai pour retrousser avec lenteur le devant de sa jupe jusqu’à son élégante taille. Je contemplai quelques secondes ce délicieux tableau privé, avant de poser une main sur elle. J’effleurai avec affection la peau soyeuse de son bas-ventre, qui eut véritablement le don d’enflammer ma vue, rien qu’en imaginant me trouver bien au chaud à l’intérieur. D’un geste attentionné, je défis les rubans bleus qui fermaient sa lingerie de chaque côté, pour ensuite dévoiler à mes inassouvies prunelles ce spectacle charnel.

    Agenouillé entre ses jambes, je détaillai avec envie son fin triangle de soie brune, parfaitement redessiné à la cire d’abeilles. Puis, je touchai les nymphes de son intimité d’un geste pondéré, avant de les écarter avec onction pour insinuer l’extrémité d’un de mes doigts à la lisière de son inviolé bois. Je ne m’immisçai que de très peu, moins d’un centimètre, afin de ne pas risquer de déchirer son précieux hymen. Par cet acte, je voulais simplement savoir si son privé territoire avait généré ce miel significatif de plaisir chez la gent féminine. Je fus donc aux anges de constater la présence de ce voluptueux liquide. Certes, il n’était pas de très forte affluence, mais il suffisait à me rassurer sur l’effet de mes caresses. Vous dire que je ne crevais pas d’envie de continuer mon avancée, serait vous mentir. Vous affirmer que je contrôlais dans l’excellence mon avide désir de percevoir les humides parois de son étroitesse entourer ma masculinité, serait me foutre royalement de vous. J’en devenais dingue.

    Après cela, je me penchai sur elle pour embrasser son ventre et humer discrètement l’essence intime de son Mont de Vénus, afin de ne pas trop la gêner. J’inspirai lentement, profondément, enivré par la délectation de ses effluves, car même ici, elle sentait divinement bon. Un mélange de son parfum et de ses propres odeurs corporelles, qui me rendit complètement fou. Puis, ce fut mon impatient sens du goût qui réclama le besoin de combler sa curiosité. J’obéis donc à cette pressée nécessité en m’allongeant confortablement, et je m’emparai tendrement des cuisses de ma Mirabilis pour les poser sur mes épaules. Dès lors que je débutai mon sensuel effleurement, cette dernière tressaillit légèrement. Très sensible à cet endroit, ma douceur la chatouilla tout d’abord, jusqu’à ce qu’elle finît par s’habituer à moi. De mon côté, j’étais véritablement exalté. Je la savourais avec contentement, m’attardais longtemps sur sa petite Perle des Plaisirs, glissais ma langue en elle pour frôler son hymen et caresser les premières allées de son fruitier, recommençais, encore et encore, sans jamais me lasser, jouissant moralement de la mélodie de nos redoublés soupirs qui s’accordaient harmonieusement. Cependant, je subodorai qu’elle n’atteindrait pas la félicité, malgré ma volonté. Elle ne se sentait pas encore assez en confiance pour se laisser totalement aller. Qui plus est, je ne savais même pas si elle s’était au préalable déjà personnellement touchée. Tandis qu’en ce qui me concernait, j’aurais fini par éjaculer sans ne rien faire, tant le manque et le brûlant ravissement régnaient en maîtres au creux de mes reins.

    Finalement, je me résolus à me satisfaire sans cesser une minute mon affaire. Je m’agenouillai donc de nouveau, glissai une main sous son bassin pour le surélever, tout en défaisant mon pantalon. Je serrai ensuite étroitement ma turgescence pour entamer un va-et-vient d’une main, mon effervescence étant exacerbée par la continuité de ma caresse buccale. Mais rapidement, percevant ma jouissance imminente, je fus incapable de prolonger mes petites attentions, tant le délice du moment me transporta dans un état second. Je finis par poser mon front sur le ventre d’Athénaïs, excité comme jamais par sa respiration qui se faisait elle-même plus rapide en me devinant à l’œuvre et, au bout de quelques secondes, je gémis comme on pleure et jouis abondamment dans ses jupons. Mon cœur battait à me faire exploser la poitrine, mon souffle était des plus saccadés, et je mis plusieurs minutes à me remettre des merveilleux spasmes provoqués par mon orgasme. Puis, grisé par l’alcool et la splendide extase, sentant soudainement la fatigue m’envahir, je me couchai à ses côtés, la tête délicatement posée sur la peau de son ventre et m’endormis en étreignant tendrement ses hanches.

  Je me réveillai après quelques heures d’un sommeil sans rêve, la tête lourde. Je m’assis et me passai une main sur le visage, avant d’ouvrir les yeux. Il me fallut une ou deux secondes pour remettre en place mes esprits, quand les premières choses que je vis, furent les jambes d’une femme et son intimité complètement nue. Je me souvins alors de ce qu’il s’était passé peu de temps auparavant et la culpabilité me gagna dans l’instant, n’étant absolument plus ivre à présent. Je regardai Athénaïs et me mordis la lèvre devant un tableau si touchant… et excitant. Elle dormait paisiblement, la tête penchée sur le côté, les mains près du visage, la poitrine dénudée remontant et descendant au rythme de sa lente respiration. Elle ne s’était même pas rhabillée après nos échanges et m’avait laissé m’assoupir sur son ventre, sans bouger d’un pouce. Je restai peut-être cinq minutes à l’observer en silence. Je ne pouvais nier qu’en la contemplant ainsi, les courbes dévoilées, l’image qui s’imposa aussitôt à moi, fut celle de mon corps entre ses fines cuisses repliées, faisant de profondes allées et venues au sein de sa merveille encore inexplorée, avant de mêler ma généreuse semence à son humidité, tel un exalté.

  Je secouai la tête. J’étais vraiment en manque de sexe. Avec Néis, j’avais une sexualité assez active, mais là, imaginer une telle beauté à mes côtés en sachant que je ne pouvais pas encore m’unir à elle, me frustrait plus que tout. Néanmoins, il me suffisait de voir son visage de poupée en porcelaine, innocente, pour me sentir véritablement graveleux et obsédé face à elle. On ne pouvait pas dire que je lui avais demandé son avis un peu plus tôt. Non, vraiment pas. Si je n’avais pas été sous l’emprise de l’alcool, je ne lui aurais pas sauté dessus ainsi. Et s’il m’arrivait de vouloir encore d’elle après avoir bu, je redoutais de me révéler un peu plus violent, telle mon originelle nature, au moindre refus. Elle en serait certainement traumatisée, car à mesure que croissait mon envie, mes virulentes pulsions s’intensifiaient également. Et plutôt me damner que de lui faire du mal. Délicatement, je lui caressai le visage pour l’éveiller, mais elle ouvrit brutalement les yeux en sursautant, comme tirée d’un cauchemar… ou pensant y replonger. Ses prunelles s’adoucirent en me distinguant, ce à quoi je répondis par un sourire. Je lui ôtai ensuite son jupon sali par mon intime fluide afin de le donner à ma lavandière personnelle, et la pris dans mes bras pour la ramener dans son lit. Une fois assise sur sa couche, j’effleurai amoureusement sa joue et la pria de m’excuser pour ce qu’il s’était passé. Sa timide expression d’aise s’estompa faiblement – détail que je ne notai pas immédiatement, pour radicalement disparaître quand je lui annonçai :

« Je ne te toucherai plus avant la date prévue… et encore, nous verrons bien en temps et en heure. »

  Je partis sans me retourner, trop coupable de mon action pour oser continuer à la regarder en face. Je m’étais littéralement vidé, pliant tel un esclave devant la seule volonté de mon bas-ventre et, en plus de m’estimer aussi rustre qu’un pourceau aviné, je préférais fuir ma gêne comme le plus beau des lâches. C’était vraiment moi, qui étais pathétique en cet instant. Cependant, mon geste ne fut absolument pas interprété de cette manière. Aussi fus-je assez surpris de voir Dahlia me demander le lendemain et expressément une audience privée, désirant m’entretenir sur un sujet assez grave. En pénétrant dans mon salon, elle avait une telle mine renfrognée que j’étais persuadé qu’elle voulait me parler de ce qu’il s’était passé.

« Veuillez d’avance me pardonner pour ce que je vais faire, Monseigneur, commença-t-elle.

– Que comptez-v… »

  Ni une, ni deux, et sans même avoir terminé ma phrase, je reçus une splendide claque. Les yeux ronds d’étonnement, je posai machinalement une main sur ma joue endolorie. Je ne m’attendais tellement pas à cette insolente audace de la part d’un de mes sujets, que je me trouvai bien sot et ne dis pas un mot. Mais mon silence fut vite remplacé par ses réprimandes.

« Qu’est-ce que vous lui avez fait ?!

– Je n’étais pas dans mon état normal. Je lui ai promis de ne plus la toucher…

– C’est bien ça le problème !

– Pardon ?! M’exclamai-je, déconcerté.

– Les rumeurs vont bon train sur son compte désormais !

– Quelles rumeurs ?!

– Vous n’épiez donc jamais les discussions de vos domestiques ou bien encore de vos ministres ?!

– Non ! Répondis-je, sincère.

– Vous devriez ! Quand tous les protecteurs réclament quelques faveurs à leur Mirabilis bien avant la nuit de la Défloraison, vous êtes le seul à ne pas le faire ! En conséquence, certains colportent votre préférence à vous satisfaire seul, étant donné un corps qu’elle doit avoir de fort laid ! D’autres disent que votre prédilection va à ses jupons, car son odeur intime doit être des plus répugnantes! Vous ne vous figurez même pas toutes les horreurs que les mauvaises langues ont pu baver à son endroit !

– Une minute ! Ce n’était pas là mon intention première ! Rétorquai-je. Je ne voulais pas la solliciter trop vite, étant donné ce qu’il venait de lui arriver ! Je voulais faire preuve d’un minimum de respect !

– C’est exactement ce que je lui ai affirmé, quand elle s’est présentée en larmes à mon cours ! Elle ne prononce peut-être pas un mot, mais elle sait écrire et m’a confié ainsi les derniers évènements !

– Pour quelle raison était-elle en pleurs ? L’ai-je blessée à ce point ? M’inquiétai-je.

– Faites-vous exprès de ne rien saisir ?! Mettez-vous une seconde à sa place : La Reine lui a redonné apparence humaine et lui a offert un toit, à un moment où elle était dépossédée de tout. Elle a accepté le marché qui faisait d’elle votre Mirabilis, mais elle s’est affolée quand elle a vu que la seule fois où vous avez daigné lui témoigner de l’intérêt – si je puis appeler cela ainsi, vous l’avez fait en étant ivre, pour ensuite lui balancer à la figure une fois dégrisé, que vous ne comptiez plus la toucher ! Alors, à votre avis ? Quelles ont donc été ses conclusions ?! Tonna-t-elle.

– Je ne…

– Elle est persuadée de ne pas vous plaire ! M’interrompit-elle. Elle ne se croit pas attirante et estime ne pas être à votre goût ! De ce fait, elle est pétrifiée à l’idée d’être “remerciée” par notre Souveraine pour être renvoyée à la rue, démunie et pourvue de son ancien physique !

– Mais c’est faux ! Je la trouve exquise et suis surpris qu’elle puisse penser une telle chose d’elle-même ! Il suffit de regarder les hommes lui tourner autour comme des vautours !

– Elle ne les voit pas ! Elle ne s’aperçoit pas encore de son pouvoir de séduction n’étant guère habituée à sa nouvelle image ! En outre, cette gamine a tellement été brisée de l’intérieur, qu’il lui faudra un temps incalculable pour reprendre confiance en elle ! Vous ne pensiez tout de même pas qu’elle allait se comporter comme une demi-mondaine extravertie et sans scrupule, sous prétexte de sa nouvelle beauté ?!

– Non ! Répliquai-je. Mais j’avoue que son attitude m’exaspère parfois. Elle en devient presque invisible.

– Elle agit ainsi par peur d’être perçue comme encombrante et sans-gêne ! Elle redoute d’être rejetée par vous, c’est pourquoi elle préfère se montrer des plus discrètes ! Mais réfléchissez par tous les Dieux ! Elle n’allait pas faire ses marques en quelques semaines et se révéler complètement à l’aise en un mois ! De plus, l’éducation que je dois lui fournir ne l’aide guère ! En préservant sa candeur, je ne lui facilite pas la tâche concernant son intégration dans notre milieu ! C’est donc à vous de l’assister !

– Je… je vois… Néanmoins, je ne suis pas très enthousiaste à l’idée de la forcer. Elle ne m’a pas choisi. »

    Dahlia me regarda quelques instants, estomaquée, avant de me lancer, cinglante :

« Je ne vous croyais pas si aveugle. Que peut donc bien vous trouver Néis ? »

    Atteint dans mon orgueil par l’amante de mon aimée, je répondis immédiatement sur le même ton :

« J’ai peut-être un attribut qui n’est pas en votre possession, très chère.

– Oh ! Oh ! N’avancez pas sur ce terrain glissant avec moi ! Commença-t-elle, ironique. Vous seriez étonné, mon cher, de connaître les nombreux accessoires qui nous permettent de nous dispenser de votre concours et font jouir votre Reine, grâce à mon indiscutable maniement de ces merveilleux objets ! »

    Je restai sans voix, tandis qu’elle reprenait, batailleuse :

« Pour en revenir à Athénaïs, faut-il être dadais pour ne pas avoir déjà noté l’attirance que cette petite a fini par éprouver à votre égard ? Vous me décevez !

– Je ne vous permets pas de m’insulter ! N’oubliez pas que je suis…

– Peu m’importe ! Me coupa-t-elle. Néis m’a autorisée à être des plus franches avec vous ! Je vous signale que ma réputation en tant que Céliatrice est également en jeu ! Je ne vous laisserai pas la compromettre, car sa Ma-jes-té n’est pas capable de faire preuve d’un peu plus de discernement ! Puisque cette enfant est à mi-chemin de s’éprendre réellement de vous, vous n’aurez nécessairement pas besoin de la forcer, comme vous dites, si vous y mettez un peu du vôtre !

– Si elle ressent ces émotions à mon encontre, c’est uniquement par résignation ! Soulignai-je, énervé.

– On ne se résigne pas à se laisser séduire par une personne. On est séduit, point ! Le corps ne ment pas ! En ce sens, je l’ai convaincue de s’essayer sur vous, lorsque votre état ne sera pas sous l’influence de l’alcool !

– De s’essayer ? Demandai-je.

– Exactement ! De venir tester sur vous son pouvoir de séduction, afin qu’elle puisse être rassurée quant à votre propre désir ! Si elle en trouve le courage, elle viendra la nuit vous visiter, donc merci de laisser votre porte ouverte. Ai-je été assez claire ?

– Oui, répondis-je comme un enfant pris en flagrant délit de bêtise.

– Parfait ! Je vous en suis très reconnaissante ! » Ajouta-t-elle, avant de tourner les talons pour partir.

    Mais au moment de franchir le seuil de la porte, elle se retourna et conclut :

« J’allais oublier ! Pour m’assurer de sa réussite, merci également de ne pas travailler au corps votre “Mini-Seigneurie” ces prochains jours ! Elle doit être en pleine forme pour se réveiller instantanément au moindre effleurement ! Donc : oubliez l’astiquage-du-manche-à-balai, sauf si c’est votre Mirabilis qui l’effectue ! Excellente journée ! »


A suivre…


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