La 7ème Rose

 

La légende raconte qu’il y a bien longtemps, sept Divinités régnaient avec sagesse sur le Septième Monde. Ils étaient les représentants des Sept Eléments qui maintiennent l’Harmonie en toute chose. En ce temps, la paix et le bonheur étaient les maîtres mots de ce monde, et la beauté était omniprésente. Nulle laideur, nulle vilenie n’existait alors. Et parmi tout cela, magnificence du Septième Monde, se cachaient au cœur d’une lumineuse forêt les Jardins de Nacre, palais des Dieux dédiés à la Nature et à l’Harmonie.

Mais un jour, survint un être, noir d’apparence et de cœur, si noir qu’à ses côtés la lumière semblait diminuer. L’Être Noir imposa sa volonté et rompit le fragile équilibre du Septième Monde. Les forêts brûlèrent, les lacs s’asséchèrent, les jardins fanèrent, et les villages se dépeuplèrent. Les terres, devenues arides et craquelées, n’étaient plus que landes de désolation. Les Jardins de Nacre furent pillés et laissés à l’état de ruines. Jamais on ne revit les Sept Divinités.

Aujourd’hui ne subsistent plus que les Sept Mythes sacrés du Septième Monde, dans la mémoire des survivants…

 

1ère Rose : Rose Rubis

 

Chapitre I : Désert de sang

Elle flottait dans le tunnel traversant les dimensions. Elle se sentait bien. Ils venaient de repartir d’un monde merveilleux, où récupérer la plume n’avait soulevé aucune difficulté. Elle avait récupéré un nouveau souvenir, et savourait dans son esprit le bonheur d’un moment heureux retrouvé. Même s’il en manquait une partie. Peut-être la plus importante. Pour refouler l’angoisse qui montait en elle chaque fois qu’elle songeait à cet étrange vide que créaient en elle ces nouveaux fragments de sa mémoire, elle saisit la main de Shaolan et ferma les yeux en souriant. Elle n’avait plus peur de ces voyages, elle n’avait plus peur de ce qu’ils allaient découvrir en arrivant dans ce nouveau monde.

Shaolan tourna la tête vers elle. Son visage, si serein, l’apaisait lui-même. Lui disait combien elle était heureuse. Et c’était tout ce qui comptait à ses yeux. La voir heureuse. Même s’il ne faisait pas partie de ce bonheur. Son cœur se serra, mais il ignora cette douleur à présent habituelle. Il avait une mission, et ses états d’âme ne devaient pas entrer en ligne de compte. Il pressa la main de la Princesse, inconsciemment, et elle ouvrit les yeux. Ils échangèrent un sourire. Avait-il vraiment besoin de plus ? Il savait depuis longtemps qu’il ne pouvait pas prétendre à son amour. Ils venaient d’un milieu bien trop différent.

Ils posèrent le pied sur le sol d’un nouveau monde, et la bulle, reste du tunnel, éclata autour d’eux, révélant un paysage dévasté. Mokona sauta en sol en criant : « Puu ! », avant de se rendre compte de l’endroit où ils avaient atterri. Ils restèrent tous silencieux, observant avec tristesse les landes rougeâtres qui s’étendaient à perte de vue de tous côtés. Shaolan étreignit plus fort la main de la princesse.

-Ça ne ressemble vraiment pas à mon monde, finit par dire Fye avec un sourire.

-Ce n’est pas le mien non plus, grogna Kurogane.

Shaolan se reprit bien vite et se pencha vers la petite boule de poils blanche.

-Tu sens quelque chose, Mokona ? lui demanda-t-il.

Mokona sembla réfléchir un moment, se balançant de gauche à droite en émettant un son peu convaincu.

-Hm Mokona sent une force magique mais elle est très faible… répondit-il d’un ton déçu et désolé, tout en désignant une direction assez vague.

-Ce n’est pas grave, lui assura Shaolan. Nous n’avons qu’à marcher dans cette direction, nous finirons bien par trouver quelque chose ou quelqu’un…

Il leva la tête et scruta attentivement les environs. Il avait l’habitude du désert, nombre des fouilles de son père l’y avaient mené et il en connaissait les conditions mieux que personne dans ce groupe. Il jugea la position du soleil, et détermina très vite que la nuit allait tomber. Or les nuits, dans les déserts, sont très froides, et il n’y avait nulle trace de vie où que l’on portât le regard.

-Nous devons trouver un moyen de nous tenir chaud, déclara-t-il à ses compagnons. La nuit est proche et la température va considérablement chuter.

-Hyuu… Mais ne sommes-nous pas dans un désert ? questionna Fye.

Shaolan sourit. D’après le peu qu’il savait de lui, Fye n’avait semblait-il jamais vu autre chose dans sa vie que des contrées enneigées. On ne pouvait attendre de lui qu’il connaisse ce détail…

-Teme ! (1) lança Kurogane en s’éloignant, son sabre gardé du pays d’Outo sur l’épaule.

-Kuro-pun est méchant, geignit Mokona, perché sur l’épaule du magicien. Kuro-pun a entendu parler des déserts, lui !

-Oui, Kuro-wanwan n’est décidément pas très conciliant, ajouta Fye, l’air faussement malheureux.

-La ferme, vous deux ! trancha le ninja.

Il continua de s’éloigner, bientôt rejoint par le magicien et Mokona chantonnant joyeusement, pour explorer un peu les alentours, espérant trouver un quelconque signe de vie malgré les avertissements de Shaolan qui répétait avec assurance qu’il n’y avait rien. Sakura l’observa s’époumoner jusqu’à ce qu’ils disparaissent et soupirer en baissant la tête. Il ne put empêcher un léger rougissement sur ses joues lorsqu’il croisa son regard amusé.

-Nous… Nous devrions préparer le campement… balbutia-t-il.

-Hai (2), répondit Sakura. Mais où allons-nous trouver du bois ? demanda-t-elle. Je n’en vois nulle part…

Shaolan ouvrit de grands yeux. Le bois ! Comment avait-il pu ne pas y penser ? Il se sentit affreusement idiot et se gratta la tête d’un air gêné.

-Shaolan-kun… (3)

Sakura tendit le doigt derrière lui, surprise. Shaolan se retourna vivement, mais ne vit tout d’abord rien. Puis il distingua peu à peu les contours flous d’un grand lac bordé d’arbres ressemblant à des parasols verts. Une oasis ! Un mirage… Il soupira. Même s’ils marchaient des heures dans sa direction, ils pouvaient parcourir de longs kilomètres sans jamais arriver à destination. Mais la princesse semblait si heureuse d’avoir trouvé ce havre…

-Cet endroit peut se trouver tout près comme il peut être si loin que nous ne l’atteindrions pas avant plusieurs jours, dit-il à contre-cœur.

Mais la jeune fille avança vers lui et le dépassa sans même le regarder, comme absente. Elle se dirigeait dans la direction qu’avait indiqué Mokona, et dans laquelle était partis Fye et Kurogane.

-Hime ? (4) appela Shaolan, inquiet. Sakura hime !

Il l’attrapa par le bras et la retint en arrière. Elle tourna le visage vers lui. Elle avait cette expression… Cette expression qu’elle avait lorsque l’une de ses plumes l’appelait à elle, et qu’il détestait de tout son cœur. Il savait ce qui allait se produire. Et inévitablement, elle perdit connaissance et s’effondra mollement entre ses bras. Il n’espérait qu’une chose : que cette quête arrive enfin à son terme, pour qu’enfin elle n’ait plus à subir tout ceci.

Il regarda à nouveau l’oasis, qui ne semblait attendre que lui, et vérifia une dernière fois la position du soleil. Son ombre s’allongeait sur le sol, la terre rougissait plus encore, et l’astre touchait presque l’horizon. Il lui fallut peu de temps pour se décider. Après tout, les autres étaient partis dans cette direction, peut-être étaient-ils déjà là-bas, à les attendre… Il valait en tout cas mieux marcher vers une oasis, mirage ou non, que d’attendre passivement l’arrivée du froid.

Il prit Sakura dans ses bras et se dirigea d’un pas sûr vers le lac miroitant et encore drapé dans son brouillard de chaleur.

°S_-°-_Akai_-°-_S°

(5)

Fye et Mokona devisaient joyeusement ensemble, comme à leur habitude. Kurogane ouvrait la marche, grincheux, et ne cessait de pester contre l’idiotie et l’insouciance des deux abrutis qui l’accompagnaient contre son gré. Ils marchaient depuis un bon moment déjà, et le soleil avait déjà presque fini sa course dans le ciel, et ils n’avaient toujours croisé aucun signe de vie, qu’il soit humain, animal ou végétal. Soudain Fye se tut et s’arrêta. Kurogane ne remarqua rien.

-Kuro-pun, appela le magicien.

-Quoi ? aboya Kurogane.

-Regarde devant toi, répondit Fye en pointant le doigt dans sa direction, souriant.

-Y’a rien, grogna le ninja.

Fye eut une léger rire partagé par Mokona.

-Kuro-rin est aveugle ! s’exclama-t-il, l’air ravi. Kuro-rin ne sait pas regarder !

Avant que Kurogane n’ait pu répliquer, Fye s’était avancé et se dirigeait sans attendre vers ce qu’il avait vu.

-Mais… fit Kurogane.

Fye l’ignorant superbement, il n’eut d’autre choix que de le suivre en grommelant. Ils arrivèrent bientôt en vue d’un paysage qu’il était totalement impensable de trouver là.

-C’est beau… chantonna Mokona.

-Oui, tu as raison… murmura Fye.

Il avait perdu son sourire habituel et ne laissait plus voir qu’une expression triste et mélancolique. La tête penchée sur le côté, caressant distraitement Mokona, il observait l’étrange spectacle qui s’offrait à lui.

-Ah ça ! lança Kurogane. Si je m’attendais !

Ils se tenaient aux abords d’une sorte de vallée entre les dunes de terre rougie. De grands arbres au feuillage surélevé parsemaient l’endroit, tout autour d’un lac miroitant et hypnotique. Quelques touffes d’herbe pâle étaient visibles ça et là, au pied de hautes colonnes en ruines qui ne soutenaient plus rien depuis longtemps. Ce lieu inspirait le respect et la paix. Fye ferma les yeux et inspira longuement l’air, profitant de quelques minutes de silence dans un recueillement complet.

-Nous devrions retourner chercher les gosses, murmura Kurogane de sa voix grave.

-Tu casses tout, Kuro-rin, répliqua Fye en douceur. Apprécie la sérénité de cet endroit au lieu de parler pour ne rien dire…

-Pour ne rien… Grrr, s’emporta Kurogane.

-Ils ne vont pas tarder, ajouta Fye.

-Shaolan ! s’écria alors Mokona en sautant de l’épaule de Fye pour se précipiter vers le nouvel arrivant.

Kurogane grogna une nouvelle fois. Le jeune archéologue, en effet, venait tout juste d’apparaître en haut d’une dune, portant la princesse dans ses bras. Malgré le chemin qu’il venait de parcourir avec son fardeau, il semblait peu fatigué. Il parut heureux de retrouver ses amis.

-Ah ! Vous avez fait vite, lança Fye. Comment va Sakura-chan ? (3)

-Elle va bien, elle s’est juste évanouie. Alors cette oasis n’était donc pas si loin.

Il descendit la dune et alla déposer Sakura contre le tronc d’un arbre.

-Alors vous appelez cela un « oaziz » ? demanda Fye, intéressé.

-Une oasis, rectifia Shaolan. Un point d’eau et de verdure perdu dans le désert. J’ai cru à un mirage lorsque je l’ai vue. Mais je suis content. Nous voici devant un autre mystère non résolu, termina-t-il.

-A cause des ruines ? voulut savoir Fye.

Kurogane laissa échapper un reniflement méprisant et s’éloigna pour aller vérifier si l’eau était potable.

-Hai, répondit Shaolan, et ses yeux s’allumèrent de cette lueur particulière qu’ils avaient dans ce genre de moment. J’en parlerai à Sakura hime quand elle se réveillera.

-Je suis sûr qu’elle appréciera, affirma Fye.

°S_-°-_Hi_-°-_S°

(6)

Sakura et Shaolan, côte à côte, fixaient les flammes du feu de camp, tous deux absorbés dans leurs pensées. Fye était parti du côté opposé du lac avec Mokona, où ils s’amusaient à arroser un Kurogane mécontent. Celui-ci laissait échapper des bordées de jurons et tentait de les chasser sous les éclats de rire des plaisantins. Un « au secours ! » faussement apeuré du magicien fit lever la tête à la princesse. Elle hocha la tête, amusée, mais son souvenir la rendait triste.

A nouveau, ils avaient récupéré l’une de ses plumes, et à nouveau, un fragment de sa mémoire lui était revenu. Mais à nouveau encore, il était incomplet. Et dans son cœur, le vide qu’elle ressentait depuis le début ne cessait de s’accroître. Ses doutes, également, la tiraillaient. Tout tourbillonnait dans son esprit, et elle ne parvenait à y mettre un ordre. Qui était cet inconnu, cette ombre, à qui elle se revoyait parler mais dont elle ne distinguait pas les traits ? Parfois même, il n’y avait rien à l’endroit où il aurait dû se tenir… Elle se rappelait parfaitement toutes ces scènes, pourquoi alors n’apparaissait-il pas ?

Elle revoyait les jardins du palais – de son palais – et son frère et le prêtre Yukito, elle voyait également un homme portant des lunettes, à côté d’eux. Ils souriaient tous, et elle-même se sentait heureuse. Elle courait entre les parterres de fleurs, se cachant en riant et sortant de ses cachettes en criant, les bras levés vers le ciel : « Tu m’as trouvée ! » Puis repartir à la recherche d’une autre cachette en recommandant à quelqu’un de ne surtout pas regarder. Puis les rôles s’inversaient, et c’était elle qui cherchait quelqu’un. Mais alors qu’elle regardait derrière un buisson de plantes rosâtres, elle se réjouissait d’avoir découvert la cachette de cette personne invisible avec laquelle elle jouait. Il lui semblait confusément qu’elle tirait ensuite quelqu’un derrière elle, mais elle ne voyait personne. Cette sensation, pourtant… Et les regards des adultes posés sur elle…

Elle songea à Shaolan. Elle aurait tant aimé que ce soit lui, cet inconnu, ce mirage, cette illusion… Elle rougit légèrement à cette pensée et baissa la tête. Elle sentait qu’ils avaient dû se connaître très jeune, et qu’il devait compter pour elle. Mais elle ne parvenait pas à se souvenir de lui, malgré tous ses efforts. Il lui semblait que lorsqu’elle touchait la solution du doigt, elle la perdait aussitôt. Et alors Shaolan avait l’un de ses regards si tristes…

-Shaolan-kun… appela-t-elle doucement. Pourquoi ne puis-je me souvenir de vous ? demanda-t-elle dans un souffle.

Le jeune homme garda le silence.

-Il y a ces vides, dans mes souvenirs, continua-t-elle. Encore et toujours… J’aimerais comprendre… Ils ne semblent concerner qu’une seule personne… alors pourquoi ?

Elle releva vers lui un visage affligé. Shaolan soupira. Il ne devait pas pleurer. Même si l’envie le poursuivait depuis le début de cette aventure. Il ne devait pas lui montrer qu’elle avait raison, non, cela ne l’aiderait pas. Jamais il ne serait autre chose que celui qui rassemblait les plumes pour sa princesse, jamais il ne serait ce qu’il avait été autrefois, autrefois… Cela semblait si loin, et c’était pourtant si proche… Elle lui décrivit la scène qui la hantait depuis le monde précédent, et il serra les poings. Il se souvenait de ce jour, lui aussi… Ce jour où elle lui avait appris ce jeu, sous le regard bienveillant de son père. Comment oublier ? Comment oublier la moindre seconde en sa présence ?

Elle finit son récit et se tut. Elle frissonna dans l’air frais du début de la nuit, et il dégrafa sa cape pour la poser sur ses épaules. C’était tout ce qu’il pouvait faire pour elle. Après tout, il l’aimait, mais tant de choses les séparaient déjà auparavant ! Ce n’était qu’un juste retour des choses. Il avait assez profité de sa bienveillance, elle n’était certainement pas pour lui, et cette odyssée, cette nouvelle barrière entre eux, était là pour le lui rappeler.

Il détourna le regard, afin de cacher à la princesse ses yeux brillants de larmes contenues. Il était à nouveau à sa place, la place d’un sujet, et non d’un noble ayant droit de côtoyer une descendante de sang royal comme il l’avait fait toutes ces années.

Sakura se leva et s’avança lentement vers le bord de l’eau. Il l’observa en silence, fasciné par sa grâce et sa beauté. Elle était celle qui avait ouvert son cœur, qui lui avait révélé la saveur de la vie… Il était prêt à tout pour elle. Mais il ne la méritait pas. Pourtant il ne chercha pas à regarder ailleurs. Il ne pouvait pas.

Mais soudain, quelque chose changea. Le lac fut parcouru d’imperceptibles ondes, qui augmentèrent en puissance. Bientôt ce fut une immense couronne d’eau qui s’éleva devant eux. Sakura poussa un cri de peur. Shaolan bondit sur ses pieds et se précipita vers elle. Des dizaines de filaments aquatiques jaillirent de la couronne et fondirent sur Sakura, l’encerclant dans un tourbillon translucide. Elle cria son nom, et il accéléra, tendit la main vers elle, sauta, traversa l’onde de son bras, retomba sur le sol, la main vide.

-Sakura hime ! hurla-t-il.

Impuissant, il regarda la princesse disparaître dans les ténèbres de la nuit dans son cocon d’eau.

-Himeeeeeeeee !

°S_-°-_Himei_-°-_S°

(7)

 

 

 

Petit dictionnaire pour les néophytes du japonais :

teme => connard (Kuro-rin est vulgaire, ne ? ^^)

hai => oui, acquiescement

kun, chan => marque de politesse. Chan est un dérivé de san mais s’emploie dans le cas d’une affection profonde, entre amies par exemple

hime => princesse

akai => rouge

hi => feu

himei => cri d’effroi, héhé